THÉMATIQUE 2
LA VILLE DU VIVRE-ENSEMBLE

Première table ronde :

La ville en réseaux

Présidence d'Axelle Lemaire, secrétaire d'État chargée du numérique et de l'innovation

Jean-Yves Chapuis, urbaniste

Jean-Marie Duthilleul, architecte et ingénieur

Ruedi Baur, graphiste et designer

Renaud Charles, Enlarge Your Paris

Bruno Marzloff, sociologue

Philippe Sajhau, vice-président d'IBM France, chargé de l'initiative smarter cities

Jean-Baptiste Roger, fondateur de La Fonderie, agence publique numérique d'Île-de-France

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Mesdames, messieurs, nous reprenons nos travaux pour aborder la deuxième grande thématique de ce colloque, intitulée « la ville du vivre-ensemble », en commençant par une importante table ronde dédiée à la ville en réseaux. J'ai plaisir à accueillir dans ce cadre Axelle Lemaire, secrétaire d'État chargée du numérique et de l'innovation. Madame la ministre, je vous remercie d'avoir pris le temps de venir nous parler de la ville du futur, qui ne peut être conçue, cela a déjà été souligné ce matin, indépendamment des réseaux, notamment numériques.

Cette table ronde, d'une grande richesse, réunit des intervenants très divers. Ruedi Baur est graphiste et designer, Jean-Yves Chapuis, urbaniste, et Renaud Charles travaille dans une structure qui se nomme « Enlarge Your Paris ».

Jean-Marie Duthilleul, architecte de grand talent, est l'homme des réseaux, puisque c'est lui qui a construit nombre de gares, les plus belles d'entre elles ! Bruno Marzloff est un éminent sociologue, Jean-Baptiste Roger dirige La Fonderie, qui n'est pas une usine de fabrication métallique...

Jean-Baptiste Roger, fondateur de La Fonderie, agence publique numérique d'Île-de-France

Mais tout de même une usine où l'on fabrique !

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Enfin, Philippe Sajhau représente IBM, cette grande entreprise multinationale.

Tous ces intervenants sont liés par leur intérêt pour la ville en réseaux - le pluriel importe. Madame la ministre, je vous laisse le soin d'introduire nos débats, ce qui ne vous empêchera pas, si vous le souhaitez, de prononcer quelques mots de conclusion.

Axelle Lemaire, secrétaire d'État chargée du numérique et de l'innovation

Monsieur le sénateur, cher Jean-Pierre, mesdames, messieurs, je me réjouis de participer à ce colloque, qui réunit des intervenants variés autour du thème de la ville, dans un esprit d'ouverture et de curiosité. Dès lors qu'il s'agit de numérique et d'innovation, on pense bien sûr aux villes dites « intelligentes », traduction de l'anglais smart cities , et qui évoquent avant tout l'idée de connexions, de réseaux. Au fond, une ville intelligente est une ville connectée, de manière à la fois interne - objets, lieux, personnes - et externe, avec d'autres villes et d'autres territoires.

Les technologies numériques invitent à repenser l'espace, comme elles ont transformé notre rapport au temps en nous donnant l'impression de vivre dans l'instantanéité permanente, tout en ouvrant un potentiel de projection vers un avenir différent. On peut considérer qu'elles déshumanisent parce qu'elles créent une distance entre leurs utilisateurs, mais elles constituent aussi un outil de proximité qui, bien utilisé, favorise l'émergence de cycles de vies locaux, y compris en matière économique, en termes de production, de consommation, de redistribution. Le philosophe Olivier Mongin constate ainsi que la désintermédiation qu'elles répandent, puisqu'elles relient directement individus et entreprises et remettent en cause les intermédiaires traditionnels que sont les syndicats, ou même les responsables politiques, rend indispensable de créer de nouvelles formes de médiation au sein de la ville intelligente.

Je ne sais trop comment aborder le sujet des smart cities . D'un point de vue administratif, il relève, sur le plan national, de plusieurs ministères - logement, écologie, collectivités territoriales, économie -, sans que l'on sache exactement qui doit faire quoi. Il y a dans les territoires une forte appétence pour les expérimentations locales, voire une sorte de fantasme selon lequel on pourrait rendre hyperconnectée une ville moyenne, collecter un maximum de données, pour envisager, après analyse, de généraliser le résultat obtenu. Je suis mal à l'aise avec cette idée, car il y a, en matière de villes intelligentes, non pas de prêt-à-construire, de connaissances établies, mais uniquement des champs à appréhender un par un, et si possible dans toutes nos villes, pour aller vers un pays, voire un continent européen et même un monde, intelligent. D'ailleurs, on voit mal comment pourrait se dupliquer, à plus grande échelle, une réussite urbaine locale ; d'où ma prudence, même s'il y a, à l'évidence, beaucoup à faire.

C'est la raison pour laquelle l'intitulé de cette deuxième thématique - la ville du vivre-ensemble - me séduit, car l'ambition première d'une ville intelligente, son postulat de base, est d'abord de pouvoir vivre mieux, ensemble. Le développement du numérique est l'occasion de réinventer la ville. Nos agglomérations ont en effet été structurées essentiellement par défaut, pour faire face à l'exode rural créé par la révolution industrielle, avant de devenir, pour partie, tentaculaires. Résultat : souvent, nous subissons la ville avec toutes les conséquences négatives sur le plan du bien-être individuel et collectif. Le numérique nous offre l'occasion de penser une ville où il fasse bon vivre ensemble. Mes fonctions m'ont permis de découvrir des innovations, publiques comme privées, ouvrant des perspectives extraordinaires. Dans le domaine énergétique, par exemple, il s'agit de créer des réseaux moins centralisés, accueillant davantage d'autoproduction, par nature délocalisée. Les modes de prise de décision seront transformés par les civic tech , pour faire une plus grande place au dialogue politique et citoyen, et à l'écoute.

La condition de ces transformations est que tous les acteurs se saisissent des enjeux, et pas uniquement les acteurs économiques, qui, eux, ont rapidement compris leur immense potentiel. Maintien à domicile, santé, éducation, gestion des réseaux d'eau, d'électricité, écoconstruction, lutte contre le réchauffement climatique... La liste des progrès est infinie ! Mais les enjeux doivent être discutés publiquement et être pris en compte par les responsables politiques. Nous n'en sommes qu'au début du processus. Cela mérite éclairages et approfondissements. C'est, je crois, l'objet de ce colloque.

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Je cède la parole à Jean-Yves Chapuis, urbaniste, qui fut adjoint à l'urbanisme et à l'aménagement de la ville de Rennes.

Jean-Yves Chapuis, urbaniste

Madame la ministre, monsieur le sénateur, mesdames, messieurs, je commencerai par une remarque qui, sans doute, ne va pas vous faire plaisir : la ville intelligente ne m'intéresse pas, non plus d'ailleurs que la ville durable ou la ville dense. Saint Augustin disait que la ville, « c'est des pierres et des hommes ». C'est le développement qui doit être durable, la ville doit être multiple pour permettre à chacun de choisir son lieu d'habitation en fonction de ses contraintes et de son désir. Or seuls 30 % des citoyens peuvent le faire aujourd'hui. J'aborderai le thème sous l'angle de la question suivante : comment la ville en réseaux interroge-t-elle le rôle des élus, des services et change-t-elle la relation avec les citoyens ?

Pour avoir été élu local, je peux vous dire que les quatre cinquièmes, pour ne pas dire plus, des responsables politiques ne sont pas préparés à cette évolution avec les citoyens. La démocratie représentative et les institutions se trouvent en porte-à-faux face à cette mutation de la « condition numérique », pour reprendre le titre d'un livre récent de Bruno Patino et Jean-François Fogel. Ce dernier constate ainsi : « Le réseau est sans frontières. Son territoire est antinomique avec l'organisation des institutions politiques. L'internaute est nomade face au pouvoir de l'homme politique sédentaire par principe et qui s'appuie sur une base électorale liée à un territoire. La connexion a envahi l'espace social. » Telle est la réalité à prendre en compte.

L'existence numérique permet de répondre à l'orgueilleux désir de chacun d'exister. Être connecté, c'est être visible. Il y a donc une forte demande sociale via les réseaux sociaux, qu'il faut faire l'effort de comprendre. Or les urbanistes, je le sais bien pour avoir travaillé sur une dizaine de grandes villes, croient qu'avec quelques enquêtes publiques et autres « parcours de ville » ils sont suffisamment renseignés sur le sentiment des habitants. Ce n'est pas vrai ! Nos concitoyens s'organisent déjà pour trouver des solutions sans l'aide des pouvoirs publics, au travers, par exemple, du covoiturage, d'une organisation du travail différente, du développement de circuits courts qu'évoquait le maire de Grenoble ce matin.

Mais ils n'en ont pas moins besoin d'être protégés, pas seulement sécurisés, mais protégés. Il y a des politiques pour la jeunesse et la vieillesse, mais pas pour les classes d'âge intermédiaires. Pierre-Henri Tavoillot s'est particulièrement intéressé à la philosophie des âges de la vie, qui ne cesse d'évoluer. Au fond, il existe trois incertitudes. La première est cette incertitude de l'être humain, liée à l'allongement de la durée de la vie : allons-nous devenir éternels ? Couplé à l'évolution des modes de vie, cet allongement a pour résultat l'accroissement de la solitude. Il y a aussi l'incertitude économique. Catherine Larrère pose bien le débat : avant de parler de transition énergétique, il nous faut apprendre à habiter la Terre autrement ; les sciences de la nature doivent être associées plus étroitement aux sciences sociales. Très peu d'économistes, à part, sans doute, Gaël Giraud, s'efforcent de travailler dans cette direction. Le mouvement écologique oppose l'environnement à l'économie quand nombre d'économistes pensent l'économie contre l'environnement. Un travail de fond est indispensable car le socle qu'est la nature ne peut aujourd'hui être mis de côté. Le paléoanthropologue Pascal Picq nous met en garde : si l'on continue ainsi, homo sapiens disparaîtra. La troisième incertitude concerne les territoires. Une société de réseaux et en réseau rend les limites floues. La réforme territoriale sera infinie.

À Bordeaux, l'agence d'urbanisme a cartographié les flux de la métropole : ils vont jusqu'en Chine, puisque une partie du vin est exportée vers ce pays. Mais dans le territoire français, suivant le thème retenu - l'offre commerciale, la santé, les études supérieures -, la métropole bordelaise se dilate continuellement. Les territoires sont sans cesse en mouvement. Compte tenu de ces incessantes évolutions, une conséquence devrait s'imposer aux élus, celle de revoir complètement le périmètre des délégations de compétences.

Prenons l'exemple du vieillissement, sujet qui a fait l'objet, le 12 octobre dernier, à Bordeaux-Métropole, d'une journée « Longue vie », que j'ai animée. J'ai fait venir le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, précédemment cité. À ses yeux, la vraie question est de savoir pourquoi vieillir : « Spontanément, le "bien-vieillir" est associé à la "bonne santé" et au "rester jeune". D'où les deux traits principaux de l'accompagnement de la vieillesse : l'omniprésence du médical, d'une part, le déni du vieillissement, de l'autre. D'un côté, on tente de guérir le grand âge comme si c'était une maladie ; de l'autre, on tente de l'oublier, comme s'il n'y avait qu'un seul âge de la vie - la jeunesse - qui vaille d'être vécu. » Il insiste sur l'importance d'infléchir cette tendance car c'est la question de fond à poser à nos concitoyens : « Le drame de la vieillesse consiste sans doute moins dans la maladie que dans la solitude ; et ce dont il convient de prendre soin est tout autant le lien et les relations humaines que le corps. Certes, on dit souvent que l'essentiel est la santé ; mais on oublie qu'elle n'est jamais une fin en soi. La santé n'est pas le salut et n'est même pas le bonheur. Que vaut la pleine santé sans l'entourage ? Ensuite, l'idéal de jeunesse éternelle est, en dépit de toutes les promesses transhumanistes, une vaine illusion, car le vrai défi de l'âge n'est pas tant de rester jeune que de rester adulte, c'est-à-dire de conserver les attributs durement conquis de la personne autonome et responsable. »

Où faut-il traiter cette question ? Dans quelle délégation d'élu ? On voit bien que cela n'est pas simplement une question de personnes âgées et de questions médico-sociales.

De même, la question de la laïcité mérite d'être posée de nouveau, car les anthropologues montrent qu'il n'y a pas de société sans spiritualité. Quelle place pour la religion dans nos sociétés aujourd'hui ? Devant les évolutions du monde, la peur d'être déclassé est omniprésente. La notion de bien-être et de protection devenant essentielle, où traiter ces questions ? Aussi faudrait-il, dans les collectivités territoriales, réduire le nombre de délégations techniques - circulation, infrastructures, développement durable, urbanisme, etc. - et prévoir, par exemple, une délégation du lien ou « comment habiter la Terre autrement ? ».

Je travaille avec la métropole lyonnaise, notamment l'un de ses vice-présidents, le cancérologue Thierry Philip, sur le thème « santé et aménagement ». Nous avons découvert que les gens ne marchent pas suffisamment. Il faut donc éviter que les transports en commun ne soient excessivement performants, pour inciter les habitants à marcher et prendre la station de TCSP - transport en commun en site propre - d'après ! Traiter le problème, pour l'instant, consiste à devoir réunir deux pôles et une quinzaine de délégations : cela ne peut pas bien fonctionner.

Mieux vaudrait un vrai exécutif, restreint, dans les collectivités territoriales comme dans les métropoles. Dans celles-ci, l'élection au suffrage universel est indispensable, et il est bien dommage qu'on n'en prenne pas le chemin. Je rejoins en cela la position du maire de Grenoble. Un exécutif à sept têtes se partageant l'ensemble des délégations, prenant les décisions ensemble, suffirait, pourvu qu'il soit aidé par des élus de secteurs, chargés de vérifier la mise en place effective des politiques publiques, ainsi que par des intermédiaires qui continueraient d'exercer leur métier tout en mettant en place, pour réfléchir à chaque question, des communautés éphémères, ce qui permettrait, sur un sujet particulier, de recueillir des avis d'experts. Bref, l'administration devra s'adapter en permanence.

Nous avons fait avec Gwenaëlle d'Aboville, de l'agence d'urbanisme Ville ouverte, le projet de territoire pour Lens-Liévin, et nous avons constaté que l'électorat des partis communiste et socialiste passait au Front national (FN), car la droite y est inexistante. En effet, le FN s'occupe des gens, comme le parti communiste autrefois. Le fait est que les élus ne se sont pas suffisamment saisis de nos travaux de réflexion stratégique avec lesquels ils étaient pourtant d'accord pour agir autrement : c'est un véritable problème. Nous essayons de rencontrer le ministre Kanner pour évoquer ce point, sans succès pour le moment. Béthune, Bruay-la-Buissière, Hénin-Beaumont, Carvin et Lens-Liévin réunissent 600 000 habitants : il faut créer cet ensemble ! Ainsi, on pourra recruter une bonne direction générale et répondre aux problèmes de fond.

Faire le Louvre-Lens, c'est très bien ! Mais était-on obligé d'y choisir comme thème d'exposition « Les frivolités au XVIII e siècle » ? Je l'ai dit à Daniel Percheron. Les collectivités territoriales doivent avoir leur mot à dire sur le choix des thèmes. En l'occurrence, il y aurait sans doute eu d'autres choix à faire. Mais Daniel Percheron a allégué le poids et la liberté des conservateurs de musées.

Les élus croient que les citoyens, lorsqu'ils répondent aux enquêtes, leur disent ce qu'ils pensent. En réalité, ils disent ce qu'ils croient que les élus veulent entendre, d'où l'importance des études ethnologiques et anthropologiques, comme celles que j'ai menées à Rennes. On me les a reprochées en disant que les citoyens de la ville n'étaient pas des Peaux-Rouges !

En visionnant notre film sur Lens-Liévin réalisé dans le cadre de la mission menée avec l'équipe d'urbanistes de l'agence Ville ouverte, les services municipaux ont eu une réaction d'incompréhension et nous ont accusés de donner une mauvaise image de leur ville. Certes, il n'est pas facile de mener à bien certaines reconversions, mais tous les acteurs doivent unir leurs compétences pour y parvenir. D'où l'impérieuse nécessité de remettre à plat l'architecture des délégations de compétences, pour allier notamment considérations techniques et sociétales, ce que j'appelle la nouvelle ingénierie urbaine. Pour la métropole d'Aix-Marseille, dont la mise en place a été confiée au préfet Laurent Théry, les mandataires sont des architectes-urbanistes : pourquoi pas des sociologues, ou des anthropologues ? Avant de dessiner la métropole, il faut la penser ! Pour cela, le numérique peut aider, certes, mais la ville numérique, madame la ministre, cela n'a pas, me semble-t-il, suffisamment de sens.

Axelle Lemaire, secrétaire d'État chargée du numérique et de l'innovation

Pour ceux qui ne la comprennent pas !

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Cher Jean-Yves Chapuis, voilà un discours roboratif ! Gare aux terrains glissants, comme les propos d'un ancien Président de la République sur certaines catégories de fonctionnaires et La Princesse de Clèves ...

Dans un tel contexte, monsieur Duthilleul, nous sommes impatients d'entendre ce que vous avez à nous dire.

Jean-Marie Duthilleul, architecte et ingénieur

Nous devons nous concentrer sur les personnes qui pratiquent la ville. Pourquoi viennent-elles en ville, d'abord ? Pas seulement parce qu'elles y ont été poussées par l'exode rural qu'évoquait Mme Lemaire, mais aussi parce qu'elles y sont attirées par la convergence de personnes, de services, de richesses. Elles viennent en ville pour entrer en relation. La ville est, par essence, le lieu de la mise en relation, ce qui impose la circulation au sein de réseaux. La ville n'est pas une image figée, elle bouge en permanence. La preuve : faire une opération « ville morte », c'est tout arrêter. Une ville incarne en somme la dialectique du mobile et de l'immobile.

On a récemment mis au jour en Anatolie une ville vieille de six mille ans, Çatal Hüyük. C'était une agglomération de maisons mitoyennes, sans rues ni places : pour se déplacer, il fallait traverser la terrasse de son voisin. C'est par la suite qu'on a créé rues et places, dessinant des trajets qui devinrent autant d'occasions de mises en relation. Ce processus s'est gâté à la fin du XIX e siècle, avec l'invention de machines pour transporter les personnes. Le développement d'une idéologie de la vitesse a ensuite sévi pendant un siècle. On a optimisé le réseau de chaque moyen de transport mécanique, faisant ainsi exploser l'espace public commun qu'était la rue. Dans le même mouvement, on a voulu optimiser la ville, en concentrant l'habitat, le travail, les soins, les études dans des zones distinctes, ce qui a fait aussi éclater l'espace urbain. La mise en relation, en réseau, qui est au fondement de la ville, a ainsi disparu. M. Sueur l'a bien noté dans ses travaux sur le sujet.

Deux mutations survenues à la fin du XX e siècle nous ont conduits à reprendre la main sur le phénomène urbain, afin d'en faire un atout pour le futur. D'abord, l'idéologie de la vitesse a été abandonnée. En 1974, on a désarmé le paquebot France , emblème du trajet long et de la rencontre, et on a lancé le Concorde. En 2004, on a abandonné le Concorde et on a lancé le Queen Mary 2 . Désormais, il ne s'agit plus seulement d'aller vite. L'invention de moyens de transport nouveaux a mis un terme à ce qu'on appelait la guerre des modes. Le tramway a été réinventé en 1975, sous l'impulsion du secrétaire d'État aux transports de l'époque, Marcel Cavaillé. Le premier à l'installer dans sa ville fut Alain Chénard, maire de Nantes, affirmant ainsi que l'espace urbain était à partager entre différentes vitesses. Il en a d'ailleurs perdu son siège.

En 1987, il y avait trois projets de tramway en France ; en 2000, plus de trente. L'« homme à pied » a reconquis l'espace. Le citadin, c'est désormais le piéton, au service duquel le numérique organise des transports à la demande.

Avec le numérique, où que je sois, je peux être au courant de tout - horaires, trajets alternatifs -, je peux tout faire partout. Le RER devient salle de cinéma, le café se transforme en bureau, la rue se mue en cabine téléphonique généralisée. De ce fait, l'appréhension de l'espace réel a considérablement changé, ce qui est d'ailleurs parfois frustrant pour les architectes, qui voient désormais les passants emprunter les espaces qu'ils ont aménagés pour eux sans y jeter un regard. Dès lors, l'espace de la ville devient habitable par tous. L'apparition en ville du sac à dos - emblème du randonneur, s'il en est - en est le signe : nous y devenons aussi nomades que sédentaires. Comment faire en sorte que cet espace suscite également la mise en relation, et ne soit pas uniquement le cadre de la juxtaposition d'individus enfermés dans leur bulle numérique ? De fait, le numérique ne se substitue pas entièrement à la présence véritable dans l'espace. Vous êtes venus dans cette salle, et ce colloque n'est pas une visioconférence. Aussi devons-nous encourager la conscience de la présence effective.

La ville, c'est la mise en présence - qui est la cause finale du phénomène urbain. C'est dans cette perspective qu'il faut penser la mise en espace. Celle-ci impose trois contraintes. D'abord, puisque nous avons dépassé l'idéologie de la vitesse, remettons du mélange dans la ville : vieux et jeunes, malades et bien portants, acheteurs et vendeurs... Les grandes chaînes d'hypermarchés l'ont bien compris, qui ouvrent de nouveau de petites épiceries. Tout élu local devrait être obsédé par le mélange. Ensuite, il faut mettre en réseau les manières de se déplacer. En Île-de-France, les aménagements du Grand Paris vont nous faire passer d'un réseau en étoile à un réseau en mailles, mais il faut aller très loin et prendre dans le maillage les bus, les voitures, les vélos, et même les trottinettes ! Enfin, il faut constituer un espace commun habitable, qui est une extrapolation de ce qu'ont été les rues et les places pendant des millénaires. Peut-être faudra-t-il un demi-siècle pour cela. Il est donc urgent de commencer !

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Merci pour cette belle mise en perspective.

Monsieur Baur, nous sommes curieux de connaître votre regard à la fois de graphiste et de designer.

Ruedi Baur, graphiste et designer

Si je devais donner un titre à mon intervention, ce serait : « Pour une poétique urbaine de la relation. » À la suite de Jean-Marie Duthilleul, je souhaiterais traiter ici de la relation entre la ville et l'information qui permet son fonctionnement. Il s'agit d'un thème intrinsèque à toute urbanité mais qui acquiert un rôle central dans la ville dite « intelligente », comme si celle qui précédait la mise en réseau ne l'était pas. Aussi, je préfère l'intitulé « smarter city » - la ville « plus intelligente » - à la « smart city », pour sortir de la dialectique simpliste de l'avant et après, ou du changement de génération. La question qui m'occupe est celle des interactions entre les représentations de la ville, les informations qui traitent de la ville, celles qui permettent de s'orienter et de mieux utiliser l'espace commun et la perception que l'on peut avoir de cette ville. Je souhaite évoquer la construction des cartes mentales dans le contexte de cette relation entre l'information numérique située et actualisée et la ville qui sait réagir à ces informations. En quoi les possibilités d'interagir avec une information qui prend en compte notre situation changent-elles nos représentations de l'espace urbain ?

Pour débuter, j'ouvrirai le propos en évoquant le lien fort pouvant exister entre la carte mentale que l'on peut se faire d'une grande métropole et la qualité des plans du réseau des transports en commun, et particulièrement du métro. Ces plans possèdent aujourd'hui une histoire centenaire. L'analyse de leur évolution montre des constantes, des densifications, des prolongations de ligne, des évolutions urbaines, dans des styles parfois homogènes et pour le cas de Paris bien plus diffus. Certains éléments de ce corpus historique ont fortement marqué la carte mentale et la représentation que l'on se fait de la ville. Je prends pour exemple la ville et métropole de Londres, qui, dès les années vingt, a porté attention à la représentation de son espace urbain au point de parvenir à en faire une sorte de symbole de la ville aussi bien dans sa dimension historique que contemporaine. Certaines villes, comme New York, ont également bien mieux réussi le passage de la représentation d'un réseau limité en son centre à celui de la grande métropole. La relation entre Manhattan et sa très large et riche périphérie se voit ainsi symbolisée de manière déhiérarchisée et cependant clairement lisible.

La relation de Paris à sa banlieue, on le sait, est plus complexe et les cartes historiques ne font que révéler cette forte barrière symbolique d'une ville ayant longtemps nié l'existence de ces millions de personnes qui habitent et travaillent hors les murs ou au-delà du tout aussi puissant remplaçant boulevard périphérique. La représentation mentale de Paris est ainsi puissamment ancrée dans nos imaginaires. Celle du Grand Paris reste encore à développer et ce ne sont pas les cartes actuelles des transports en commun qui nous aident dans cette construction. Les recherches développées pour la Société du Grand Paris Express en matière d'information des voyageurs des lignes 15, 16, 17 et 18 du métro nous ont poussés à proposer une représentation plus iconique de la future ligne rapide 15, qui va tourner autour de Paris et relier ainsi un nombre important de lignes de métro et de RER. En donnant à cette ligne la forme d'un cercle, nous permettrons de rendre intelligible la logique radiale des lignes existantes. En lui donnant l'importance qu'elle mérite, nous pourrons l'utiliser comme structure de lecture de ce vaste territoire du « Grand Paris ». L'extrait d'un cercle, aussi resserré soit-il, a l'avantage de rendre lisible la position d'un voyageur par rapport à l'ensemble. Cet index structurant va être particulièrement utile par rapport à la lisibilité des plans sur écran ; écrans présents dans les gares mais surtout écrans transportés par les voyageurs. Dès à présent un plan n'est plus le lieu inerte de l'inscription de l'ensemble des informations, il sait apporter l'information recherchée, se transformer en fonction de la réalité urbaine, d'un événement ou d'un incident, indiquer des horaires, conseiller, avertir et devient un outil interactif majeur qui relie le transport aux autres services présents dans les lieux recherchés. Tout en restant un outil majeur de la construction de la carte mentale, il pourra rendre compte d'une réalité bien plus riche et diversifiée que celle des cartes actuelles.

Je prends un exemple : s'il semble logique que les gares du campus de Saclay informent des conférences allant se dérouler dans les heures à venir, le voyageur s'informant sur Paris dans son ensemble doit, selon sa recherche, également pouvoir trouver cette information sur le plan de sa tablette. Ainsi, la carte mentale du futur Grand Paris se construira à partir d'une carte qui rendra compte de différences d'activités selon les emplacements. Pour mieux rendre compte de cette relation entre ce qui est commun à l'ensemble du réseau et ce qui est particulier à chaque gare et à chaque partie de ville, nous avons suggéré de construire une narration différente à chaque gare en proposant qu'un illustrateur différent puisse raconter la partie de ville entourant la gare en fonction de son propre point de vue et non pas d'une narration commune, centrée par exemple sur les monuments. Ce travail sur une cartographie, qui intégrerait les données temporelles et permanentes en sachant changer de point de vue tout en restant cohérente, nous semble mériter la poursuite d'une recherche dépassant fortement les seules questions du transport. Il s'agit bien de rendre intelligible ce vaste et complexe espace urbain dans sa dimension historique, sociale, politique et géologique, de faire ressortir ce qui permettra la distinction et l'appropriation, ce qui relève du hard mais surtout aussi du soft , des activités, bref ce qui construira l'imaginaire futur de cette métropole.

Nous n'avons évoqué qu'indirectement la question de la représentation du territoire « politique ». Si elle entre en jeu par rapport à la carte mentale, elle ne contribue pas pour autant toujours à l'intelligibilité d'un contexte urbain. Les frontières administratives, marquées sur une carte, ne se retrouvent pas obligatoirement présentes dans la réalité. Cette absence peut porter à confusion, surtout lorsqu'une gare se trouve à la croisée de plusieurs communes. Mais l'habitude de représenter chaque commune comme une île solitaire, comme si ce qui se trouvait juste à côté relevait de l'ennemi irreprésentable ne contribue pas non plus à rendre intelligible le territoire à une échelle plus large. Cette approche, que l'on pourrait qualifier d'« isolationniste », n'affecte pas uniquement la cartographie.

On peut affirmer que le signe de reconnaissance ou la marque dont se dote chacune de ces entités politiques, comme si elle se trouvait en concurrence avec les autres, ne contribue pas non plus à clarifier la lecture de ces espaces urbains. Ce phénomène n'est pas particulier aux communes du Grand Paris mais leur nombre donne à cette cacophonie de signes une dimension exemplaire. J'évoque en ce point cette logique qui conduit les villes, et les espaces publics, à se doter d'un logotype et à considérer ce signe comme relevant de leur identité. Ces constructions artificielles fondées sur l'originalité et la visibilité se trouvent dans l'incapacité d'exprimer leur lien à un territoire plus large, elles ne supportent aucun voisinage et ne contribuent qu'exceptionnellement à une intelligibilité civique du territoire. Au contraire, comme les marques de lessive, elles s'imposent par leurs formes inutilement expressives et par l'effet de répétition, souvent affligeant pour le citoyen. La logique de marque est entrée dans nos espaces démocratiques. Cet esprit n'apporte ni intelligibilité, ni vraiment distinction, tout se ressemble en fin de compte. S'opèrent plutôt des frontières qui empêchent les relations urbaines. La multiplicité de ces logotypes simplistes, sans aucun lien les uns avec les autres et ne parvenant à dépasser le « moi, je », fait aujourd'hui obstacle à l'intelligibilité urbaine que j'évoquais auparavant.

Le grand défi de la démocratie du futur passe au contraire par une meilleure confrontation du citoyen avec la riche complexité des institutions, des infrastructures et des territoires. Il faut donner à nos concitoyens les outils pour la comprendre et agir sur elles. Le design civique que je défends essaie de rendre accessibles ces espaces publics et ces structures urbaines, administratives et politiques, sans pour autant procéder à ce simplisme qui place le citoyen dans l'incapacité de répondre à la responsabilité qui lui incombe. Les nouvelles régions, les métropoles, les communautés d'agglomération et autres structures territoriales appellent de nouvelles formes de représentation qui rendent compte de leur fonctionnement, de leurs compétences, de leurs droits et de leurs liens avec d'autres structures. J'estime qu'il faut aujourd'hui passer de la représentation du « moi, je » à celle de la relation. Le design graphique peut participer de cette lecture du complexe contemporain.

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Nous vous remercions infiniment, monsieur Baur, et saluons tout particulièrement vos propos ô combien éclairants sur les logotypes.

De nombreuses collectivités dépensent en effet de l'argent auprès d'agences dites « de communication ». Sans même savoir quel message elles veulent envoyer, elles pensent que communiquer, c'est dessiner des zigzags ou des ronds... On nous dit que c'est génial, que ça représente la ville et la région... Remarquez que, en politique, il y a des gens qui, avant de savoir ce qu'ils ont à dire, recrutent des agences de communication...

Nous allons maintenant entendre Renaud Charles.

Renaud Charles, Enlarge Your Paris

Je ne pouvais pas rêver meilleure introduction que les propos de Ruedi Baur. En toute modestie, je suis là pour essayer de répondre à ses souhaits. Mais je vais laisser John Wayne introduire mon propos.

(Le film Il était une fois la banlieue est projeté ; il est disponible sur internet à l'adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=xOH7rAkT3cs )

Tout est résumé dans ce western : la banlieue, c'est la terre à conquérir, le grand Ouest américain.

On a bien souvent une image très dépréciée de la banlieue. Je vous invite à taper le mot « banlieue » sur Google et à cliquer sur Google Images : vous y trouverez des pages et des pages de cités en crise, de voitures qui brûlent. Moi qui suis banlieusard, je ne m'y reconnais pas du tout. Je ne nie pas les difficultés, mais les cités peuvent être représentées autrement. Aujourd'hui, la banlieue sert de cadre à certains médias pour raconter une France qui va mal.

J'évoquerai maintenant la genèse d'Enlarge Your Paris, média qui parle de la culture et des loisirs du Paris extra-muros. En effet, pour nous, Aubervilliers ou Saint-Denis, c'est Paris. Paris étant une marque exceptionnelle, on aurait tort de ne pas l'utiliser, même si l'on vit en banlieue. Cette marque rayonne et doit permettre de faire rayonner les villes tout autour.

Un jour, j'ai vu à Châtillon une affiche annonçant une représentation, au conservatoire, de Pierre et le Loup , conte musical qu'à l'époque ma fille écoutait en boucle. Nous y sommes allés ensemble et en gardons un excellent souvenir. Cette information, je ne l'aurais jamais eue si je n'étais pas tombé sur cette affiche. Au XXI e siècle, il est dommage de dépendre encore de l'affichage, alors que, comme le soulignait Mme la ministre, le numérique peut créer de la proximité. D'innombrables sites ou blogs parlent de Paris. Je me demande même ce qu'il peut rester du Paris « insolite » compte tenu du foisonnement d'informations sur ce sujet. De l'autre côté du périphérique, c'est une tout autre histoire, que personne, d'ailleurs, ne raconte. Nous avons écrit un article pour vanter les blogs consacrés à la banlieue : nous en avons recensé à peine dix.

Nous avions constaté que l'offre culturelle et de loisirs en banlieue était annoncée et promue par des sources très diverses qui n'étaient pas nécessairement prescriptrices : les mairies, les conseils généraux, les comités du tourisme. Nous aurions aimé qu'un intermédiaire supplémentaire intervienne auprès du public. Une étude réalisée par TNS Sofres en 2014 pour le comité régional du tourisme a d'ailleurs montré que 50 % des Franciliens disaient méconnaître l'offre de culture dans le Grand Paris, tandis que 85 % d'entre eux regrettaient l'absence d'un site internet dédié.

Partant de ce constat, sachant que nous étions déjà demandeurs d'un tel média et ne voyant rien venir, nous l'avons créé en 2014. En effet, on parle aux 2 millions de Parisiens, mais non aux 10 millions de Grands Parisiens, qui, eux, doivent faire l'effort de venir à Paris. De l'autre côté du périphérique, selon Arcadi, on trouve pourtant huit cents lieux culturels : ils ont parfois des difficultés à trouver leur public. À un moment, il faut provoquer la rencontre entre l'offre et la demande.

Enlarge Your Paris est avant tout un média qui publie des articles sur la culture, la nouvelle économie, la société et ce qui se passe en banlieue. Car l'image est cruciale : Paris est glamour, chacun a envie d'en profiter ; mais personne ne souhaite rester au sein d'un territoire dont on entend le plus grand mal à longueur de temps. Il importe donc de prendre le contre-pied. Notre rôle de journaliste est de montrer les initiatives heureuses en banlieue.

La prochaine pierre consistera à créer un agenda pour que les habitants soient au courant de ce qui se passe à cinq ou dix minutes de chez eux. L'idée est de connecter la donnée événementielle, aujourd'hui très éparse, avec la donnée de mobilité. Je vais donc savoir ce qui se passe au bout de ma rue ou même beaucoup plus loin. L'idée n'est pas tant la distance que le temps : savoir à combien de temps je suis de la sortie culturelle qui va potentiellement m'intéresser ou du parc dans lequel je vais pouvoir m'aérer. À ce propos, peu d'entre nous, ici ou ailleurs, savent que l'Île-de-France est composée de 25 % de parcs et de forêts, de 50 % de terres agricoles, et donc de seulement 25 % de villes. Il convient donc aussi de connecter les citadins avec ce vaste territoire. Il y a également quatre parcs naturels avec, en plus, une offre de loisirs largement méconnue des Franciliens, qui pourrait profiter bien davantage de cette manne de 12 millions d'habitants.

La mobilité est cruciale dans le choix de ses loisirs. Selon l'étude récente d'un think tank américain, l'offre de transports à Paris est époustouflante, dans la mesure où 100 % des habitants vivent à moins d'un kilomètre d'un accès au réseau de transport public. Passé le périphérique, ce pourcentage tombe à 50 %. Il est évident qu'une station de métro ne pourra pas être construite au pied de chaque immeuble de Seine-et-Marne. En revanche, un transport public qui s'ignore, la voiture, pourrait être utilisé différemment. Certains opérateurs, les VTC par exemple, produisent déjà de la donnée de mobilité. Notre idée est d'aller chercher cette donnée, de la croiser avec la donnée événementielle afin que des gens puissent sortir facilement. À Clichy-Montfermeil, où n'existent pour le moment que des bus, le métro est en route, ainsi que le tramway T4. En attendant, il serait judicieux de trouver les moyens de connecter les besoins de déplacements avec les voitures disponibles.

C'est par le biais de la culture qu'Enlarge Your Paris parle de la banlieue, mais il existe de nombreuses autres initiatives à prendre pour enclencher le mouvement et créer du lien.

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

La parole est maintenant à Bruno Marzloff, sociologue.

Bruno Marzloff, sociologue

Il est intéressant de constater que la lecture que chacun a de la ville en réseaux est extrêmement différente. En tant que sociologue, quand on me parle de ville en réseaux sans plus d'instruction, cela m'évoque cet objet encore relativement mal compris que sont les réseaux sociaux, qui ont surgi dans l'espace public d'une manière massive voilà maintenant dix ou quinze ans.

Les réseaux sociaux constituent un élément de recomposition du paysage, de la sociologie, et s'inscrivent dans un jeu d'acteurs qui est lui-même en train de changer de manière assez radicale. La question, au-delà de l'interrogation sur l'objet sociologique, est de savoir ce que produit un réseau social.

Voilà une dizaine d'années, nous avions lancé une exploration avec nos amis de la Fing, la Fondation internet nouvelle génération, notamment avec Daniel Kaplan. À l'époque, on ne parlait pas encore de smart city , ni d' open data ou de big data , même si cette sémantique existait dans la littérature. En se saisissant de cette question de l'irruption du numérique dans l'urbain, on a inventé l'« éditorialisation » de la ville, c'est-à-dire ce qui était en train de se produire du côté d'internet, des mobiles, de ces échanges d'abord modestes de SMS, avec des outils de plus en plus sophistiqués comme Facebook, WhatsApp, Snapchat, etc. Nous nous sommes alors demandé si ces réseaux sociaux allaient changer l'urbanité, produire un nouvel urbain et ce que l'on pouvait en escompter.

J'ai été très content d'entendre Renaud Charles : je suis les progrès de cette démarche, que je trouve extrêmement intéressante car elle participe de la création d'une nouvelle urbanité. Mais le signal est faible et l'exercice très difficile : Renaud Charles aurait pu vous raconter toutes les péripéties qu'il a vécues et les efforts consentis pour tenter d'imposer sa démarche innovante.

Qu'ont fabriqué aujourd'hui les réseaux sociaux ? Pour répondre à cette question, il faut malheureusement regarder du côté d'autres acteurs plutôt que de médias comme Enlarge Your Paris. Aujourd'hui, les réseaux sociaux, les médias sociaux fabriquent très massivement de la donnée, qui est accaparée par un certain nombre d'intervenants que vous connaissez.

Prenons Waze, très populaire avec 70 millions d'abonnés dans le monde, dont 2 millions en Île-de-France qui l'utilisent chaque mois. C'est à la fois un réseau social et un média qui véhicule de la donnée et rend des services aux citoyens. On hésite à considérer ces services comme des services publics, puisqu'ils procèdent d'acteurs privés ; peut-être devrait-on les appeler services parapublics. Il n'empêche qu'ils s'adressent au public dans un but tout à fait utilitaire : estimer l'heure d'arrivée, éviter les bouchons...

Waze travaille aussi avec des collectivités territoriales en procédant, comme à Rio ou à Boston, à des échanges intelligents d'informations pour que les autorités puissent « monitorer » les trafics dans la ville. Waze a également lancé le mois dernier un service intéressant - on pourrait le qualifier de public - de covoiturage dynamique. Enfin, Waze s'inscrit dans la galaxie de l'ensemble des services de Google, avec, au centre, Google Maps. De surcroît, Waze est gratuit, car il a un modèle économique. Il y a là un paradoxe, car ce qui représente pour certains une industrie profitable reste coûteux pour les opérateurs de transport ou les acteurs publics.

Se posent alors toute une série de questions sur la place de l'individu dans ce dispositif, car il est à la fois le provider de la donnée, c'est-à-dire le fournisseur, et, à l'autre bout de la chaîne, le consommateur du service. Il le fait dans des conditions qu'il ne maîtrise absolument pas, car la donnée est « lâchée » depuis un téléphone mobile ou une autre source, et nul ne sait vraiment ce qu'il en advient. La Cnil se penche bien évidemment sur le destin de cette donnée, mais cela soulève aussi la question de la place du régalien. En effet, on peut parfaitement imaginer, sans prêter d'intentions perverses à Waze, que ce dernier mette ses algorithmes au service des annonceurs et oriente quelque peu le parcours de ses abonnés de manière individuelle ou collective. Où est l'autorité de l'acteur public ? Comment va-t-il intervenir sur ces algorithmes ? S'en donne-t-il les moyens ?

Plus fondamentalement, cela pose une autre question, sur laquelle s'est penchée Mme Lemaire dans le cadre de la loi pour une République numérique, qui vient d'être votée et dont on attend les décrets d'application : quel statut donner à la data ? Les notions de données d'intérêt général et de service public de la donnée commencent à s'insérer dans les discours et dans la législation. La notion de donnée « de bien commun » mérite une nouvelle réflexion, même si elle n'a pas été retenue dans la loi.

Ces réseaux, en interaction avec leur production naturelle de conversations et donc de data , soulèvent la question des nouvelles régulations.

Les enjeux d'urbanité ne vont pas être enterrés, car il faut aussi leur donner leur chance, mais force est de constater que c'est la dimension utilitaire qui prévaut aujourd'hui. Acceptons-le, mais donnons-nous les moyens de gouverner cette donnée, à la fois pour que l'individu d'où procèdent ces données participe du dispositif, mais aussi pour que l'ensemble des protagonistes puissent en extraire de la valeur. Cette valeur procédera de différents niveaux, notamment du fait que la donnée est fluide, dynamique et s'enrichira de multiples croisements. Il faut donc la libérer le plus possible, avec toutes les contradictions que cela suppose pour la protection de ceux qui les émettent.

Ne nions pas la complexité de l'enjeu. C'est un Far West, un terrain assez nouveau. Mais n'y aurait-il pas de place pour d'autres acteurs que les Google et consorts sur ce territoire qui va exploiter les réseaux sociaux et les médias sociaux ?

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Je cède le micro à Philippe Sajhau, qui représente IBM France. Il est important qu'une grande entreprise, par son intermédiaire, puisse avoir la parole.

Philippe Sajhau, vice-président d'IBM France, chargé de l'initiative smarter cities

Madame la ministre, monsieur le sénateur, mesdames, messieurs, j'ai plaisir à représenter le seul « industriel » du numérique de cette table ronde, IBM France ; j'insiste sur « France », car nous sommes français depuis cent ans et payons nos impôts en France. Nous ne sommes pas propriétaires des données métiers. C'est pourquoi je ne me retrouve pas dans le mot « consorts ».

J'ai également une autre casquette : je suis un élu de banlieue, ce qui me permet d'avoir un autre angle de vue.

Il faut bien en avoir conscience, il y a une transformation de la société, qui est d'abord liée à l'enjeu des données et à leur nombre qui explose. On compte cette année à peu près autant d'objets connectés que d'individus sur Terre. Il y en aura 50 milliards en 2020.

Depuis quelque temps, les technologies permettent d'utiliser ces données, de les extraire et d'en tirer de la valeur. Je pense à la mobilité, au big data , à l'analytique, au prédictif et à l'internet des objets. Tout cela est en train de révolutionner la société.

Lors d'une récente table ronde, un banquier indiquait qu'il fallait une minute quarante pour entrer en contact avec un taxi Uber - je couple ces deux termes à dessein - et à peu près deux heures pour joindre son conseiller clientèle à la banque. Or c'est la même personne qui recourt aux deux services. Elle ne va donc pas supporter longtemps d'attendre deux heures. Une société comme Netflix n'a pas une salle de cinéma. Pourtant, les personnes qui voient ses films sont plus nombreuses que celles qui vont au cinéma. Airbnb, qui n'est pas propriétaire du moindre hôtel, propose plus de lits que tous les hôtels et a une capitalisation en bourse supérieure à celle d'Accor.

Toutes ces transformations vont bien évidemment toucher la ville. Or, avec toujours plus d'habitants, il va falloir trouver les moyens de mieux vivre ensemble. L'objectif, c'est donc une ville durable : consommer moins d'énergie, diminuer la pollution grâce, notamment, à de nouvelles façons de se déplacer.

Jean-Yves Chapuis, urbaniste

C'est le développement qui doit être durable ! La ville n'est pas durable ; ce sont des êtres humains ! Il faut les comprendre !

Philippe Sajhau, vice-président d'IBM France, chargé de l'initiative smarter cities

Nous sommes d'accord. M. Sueur disait : « pour l'amour des villes » ; on est bien dans cette logique.

Le numérique n'est qu'un outil, qui va permettre de réaliser certains objectifs ; il ne s'agit en rien de créer une « ville technologique ». On sait bien que les tentatives entamées voilà une dizaine d'années - Songdo, Masdar - se sont au final révélées être des contre-exemples. Cet outil a pour objet d'améliorer la vie du citoyen, mais aussi de réduire la dépense des collectivités, car nous vivons dans un monde où l'argent public est rare. Il s'agit enfin de créer du développement économique, et donc des emplois. Mme la ministre a amplifié le mouvement de la French Tech ; bien souvent, ces termes désignent des gens qui s'emparent des données ouvertes dans chaque territoire par l' open data pour créer de nouveaux usages.

Le premier point d'entrée pour cette ville dite « intelligente » ou « durable », qui utilise le numérique, c'est la mobilité. Comment faire en sorte d'anticiper, de mieux connaître et d'utiliser tous les modes de transport possibles, y compris la marche ? Ainsi, on pourra mieux se déplacer. On a évoqué l'application Waze : il s'agit d'un très bon exemple. Ses auteurs se sont emparés de ces données. Certaines villes commencent à le comprendre : Chicago, Montréal, ou encore la communauté d'agglomération de Versailles Grand Parc, qui, voilà une semaine, a conclu un accord avec Waze pour faire remonter ses données. La collectivité peut ainsi jouer son rôle naturel de tiers de confiance pour mixer les données privées et publiques et permettre l'utilisation de ces dernières. Cela est extrêmement important. Nous avions démontré qu'il était facile de prédire ce qui se passerait à une heure donnée de la journée, pour que les habitants de la banlieue puissent mieux faire face aux événements imprévus, comme lorsqu'un effondrement de caténaires a engendré une matinée d'enfer pour les usagers du RER A. Tout cela peut être amélioré grâce à de tels outils.

Le deuxième sujet important est celui de l'énergie. Toute la chaîne de valeur de l'énergie est en train de se déconsolider. Nous serons tous, bientôt, des « prosumers », à la fois des producteurs et des consommateurs. Le numérique enrichit considérablement le marché de l'énergie. On verra de plus en plus des quartiers et des ménages autonomes de ce point de vue, grâce à la baisse du prix du stockage énergétique et des panneaux solaires.

Enfin, je ne ferai que mentionner le sujet de la sécurité et de la gestion des risques. Là encore, il existe une très grande demande. L'année dernière, un sondage a été réalisé par la société Acteurs publics sur les sujets les plus importants pour la ville intelligente et les nouveaux outils technologiques : la gestion des risques était le deuxième sujet le plus évoqué.

Je souhaiterais, à ce stade, tirer quatre conclusions et profiter de votre présence à ce colloque pour vous soumettre, madame la ministre, trois requêtes.

Première conclusion : la participation des citoyens va se développer. Une étude du cabinet IDC a démontré que, en 2018, les applications seront fondées, à 75 %, sur des informations en provenance des particuliers - crowdsourcing - et, à 25 %, sur des informations commerciales.

Deuxième conclusion : cette évolution de l'utilisation des données va s'amplifier vers l'ensemble de ces thématiques. Il faut absolument que les élus la comprennent et la prennent en compte dans les projets qu'ils lancent. Le numérique peut changer la nature des projets : il faut comprendre comment.

Troisième conclusion : l'approche de la ville se fera systématiquement par des consortiums de grandes entreprises, de PME, de start-up et d'acteurs publics. Il n'y aura plus jamais un interlocuteur unique, car aucune société ne devrait arriver avec du prêt-à-construire.

Quatrième conclusion : j'insiste de nouveau, la collectivité doit demeurer un tiers de confiance pour les données et les initiatives.

J'en viens, madame la ministre, aux trois requêtes que je tiens tout particulièrement à vous soumettre.

La première concerne le grand emprunt et l'action « Ville de demain ». Vous avez rappelé le pointillisme qui préside à ces initiatives, communes à plusieurs ministères. Il serait important, à mes yeux, que les subventions apportées dans ce cadre soient simples et lisibles pour les collectivités et qu'elles soient dirigées non pas sur des constructions, mais avec un point d'entrée sur le numérique. Par exemple, il serait bon que tous les projets qui relèvent à plus de 40 % du numérique puissent être facilement fléchés par les collectivités.

La deuxième requête a pour objet les InfoLabs, que l'on a vu surgir depuis quelque temps. Ils sont issus de la partie numérique des FabLabs. Leur vocation est de faire voir aux citoyens les données issues de l' open data et de leur faire comprendre ce que l'on peut en faire. Ainsi, on pourra parvenir à une démystification des algorithmes, qui inquiètent aujourd'hui la population. Grâce au développement de ces InfoLabs, les gens comprendront mieux et auront moins peur ; c'est une idée qui mérite d'être creusée.

Enfin, en tant que membre du Syntec Numérique, je souhaiterais monter avec vous un forum pour partager les meilleures pratiques des villes intelligentes, forum qui serait soumis à une simple règle : la moitié des participants viendraient des métropoles, l'autre des villes moyennes, qui restent plus faiblement impliquées dans ce domaine.

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Les villes moyennes risquent en effet de se sentir complexées face aux métropoles : vous avez donc bien raison. Il faudrait en outre associer les petites villes, et même les villages ; je me dois, en tant que sénateur, de rappeler leur importance. N'oubliez pas que nous sommes, au Sénat, élus par les représentants des communes : le maire d'une commune de trente habitants a une voix, alors que, dans certaines zones urbaines, on compte un grand électeur pour six cents habitants.

Avant de laisser le mot de conclusion à Mme la ministre, je donne la parole à Jean-Baptiste Roger, fondateur de La Fonderie.

Jean-Baptiste Roger, fondateur de La Fonderie, agence publique numérique d'Île-de-France

Merci de m'avoir invité, monsieur le sénateur, mais, je me permets de vous le dire, la prochaine fois, faites des plateaux moins imposants : nous sommes beaucoup trop nombreux. Encore heureux que la tribune ne soit pas plus large parce que je n'ose imaginer combien nous aurions été ! Pour réveiller l'assistance, dont les paupières se font lourdes en ce vendredi après-midi, je me montrerai quelque peu excessif dans mes propos. N'hésitez pas à visiter mon fil Twitter, @jbroger, pour continuer le débat, m'insulter ou me souhaiter mon anniversaire !

Je suis directeur de La Fonderie. Il s'agit d'un organisme public plutôt curieux, un laboratoire qui existe depuis cinq ans, mais qui va, hélas, sans doute connaître sa première fin. Son objectif est de traiter du numérique du côté du public. C'est, si l'on voulait faire vite, un « FabLab de politiques publiques ».

Le monde du numérique est extrêmement compliqué ; il est fait de révolutions, de disruptions, d'injonctions paradoxales. Axelle Lemaire en sait quelque chose : le monde du numérique, c'est tout et son contraire. La Fonderie est donc là pour tenter de traiter de cette question politiquement et publiquement, pour donner un peu de sens à l'innovation. Pour ce faire, j'ai la chance de disposer d'une équipe de collaborateurs qui, pour ainsi dire, joue une mi-temps dans chaque camp : nous sommes donc à la fois acteurs publics, parfois acteurs politiques, et le plus souvent de vrais geeks , moi-même au premier chef.

Pourquoi ce nom ? J'étais auparavant professeur d'histoire-géographie. La question de la continuité historique m'a, à ce titre, toujours, beaucoup interrogé. Le numérique représente de ce point de vue un incroyable cas d'école. Nombre de gens dans cette industrie, les plus jeunes en particulier, ont du mal à se faire à l'idée qu'un monde préexistait avant le numérique, et qu'il fonctionnait. J'ai connu une époque sans e-mails, où l'on se donnait rendez-vous par téléphone, longtemps à l'avance, alors que l'on est aujourd'hui en contact permanent, minute par minute, pas par pas. La notion de continuité historique intéresse donc notre débat d'aujourd'hui.

En matière de numérique, je n'ai aucune idée de ce qui se passera dans les dix ou quinze prochaines années. Je lis toujours les analyses prospectives avec beaucoup d'intérêt, car il s'agit le plus souvent d'un catalogue d'erreurs. En revanche, je sais ce qui se passera après-demain, dans six mois, dans un an ou deux. La Fonderie tente de conjuguer l'innovation absolue et totale, dans une disruption technologique permanente, avec l'existant. On oublie malheureusement trop souvent que le monde a ses persistances et que le numérique vient se plaquer dessus, qu'il le fragilise et le rend plus incertain. Dès lors, « le monde », en particulier celui de la représentation politique, se défend. Souvent, il digère le numérique de manière assez maligne. Je retrouve ainsi dans les discours politiques, depuis deux ou trois ans, bien des marqueurs du vocabulaire du numérique : « open », « disruptif », etc. Pourtant, au quotidien, bien peu de femmes et d'hommes politiques sont open et disruptifs ! Heureusement, notre ministre l'est, mais tel n'est pas toujours le cas, en particulier, peut-être, dans cette maison.

Alors, que peut-on faire dans les villes en matière de numérique ? Qu'est-ce qu'une smart city en réalité ? J'ai été invité à des dizaines d'événements, où l'on m'a montré toujours plus de gadgets : à en croire certains, les citadins se déplaceront bientôt sur coussins d'air, une antenne vissée sur la tête. Pour ma part, je me déplace en scooter dans le Grand Paris. Je parcours ainsi environ huit mille kilomètres par an, ce qui me laisse le temps de réfléchir aux pesanteurs de la ville. Dans une ville aussi historique, aussi haussmannienne que Paris, il ne sera pas évident de créer une smart city comme on a pu l'imaginer dans certains laboratoires.

Les persistances du monde ancien sont extrêmement importantes. On risque, en n'en tenant pas compte, d'imposer du numérique aux usagers et aux citoyens. Dans le processus de disruption, on cassera plus qu'on ne construira. Or, pour moi comme pour Axelle Lemaire, l'objectif du numérique est d'améliorer le quotidien. J'espère que, quand j'aurai pris ma retraite bien méritée, j'aurai laissé les choses dans un meilleur état qu'au début de ma carrière. Tel est l'enjeu de la smart city .

La réalité est pourtant parfois différente. Mes bureaux sont situés dans ce que l'on appelle un smart building . Or, sans vouloir offenser ses concepteurs, il s'agit de l'immeuble le plus bête que j'aie jamais vu. Rien n'y est possible ! J'ai froid tout le temps, car on ne peut pas régler simplement les thermostats. Je dispose d'une télécommande à douze boutons qui ne sert qu'à lever et baisser les stores. Il existe un système d'information mais, chaque fois qu'il tombe en panne, il faut faire venir un technicien, ce qui prend trois jours. Nous avons donc commencé à « hacker » l'immeuble intelligent, pour le rendre moins intelligent. Nous avons ajouté des interrupteurs là où il n'y avait que des capteurs, afin de pouvoir éteindre la lumière. C'est bien la preuve que, si l'on ne développe pas de tels projets avec les usagers, avec les citoyens, on fera ces projets contre eux.

Je rêve d'un numérique qui se fasse avec les gens. Tout le monde dit cela, mais il doit s'agir d'un viatique quotidien.

Aujourd'hui, quand une petite ville invite une start-up, c'est le plus souvent pour l'installation de caméras de surveillance ; c'est rarement pour fabriquer quelque chose de meilleur. De belles expériences ont eu lieu, parfois, le numérique, tout en compliquant les choses, parvient à rendre des services. Je pense à une excellente application comme Fluicity, qui permet aux citoyens de signaler aux responsables municipaux ce qui ne marche pas dans leur ville : trou dans la chaussée, réverbère éteint, etc. Mais si le problème n'est pas réparé dans les vingt-quatre heures qui suivent le signalement, on observe un effet boomerang et du mécontentement. Le numérique, par son potentiel de fluidification, entraîne un ensemble de transformations dont il faut tenir compte dès la mise en place d'un projet. Ce système d'alerte citoyen doit être fabriqué avec les services techniques de la ville, et non contre eux.

Il est inévitable, dans un débat rassemblant autant d'intervenants, que le dernier orateur - moi, en l'occurrence - exprime un désaccord particulier avec un orateur précédent : M. Chapuis sera la victime du jour !

Jean-Yves Chapuis, urbaniste

Je suis, moi aussi, en désaccord complet avec vous !

Jean-Baptiste Roger, fondateur de La Fonderie, agence publique numérique d'Île-de-France

Cela ne m'étonne pas, mais ce n'est pas grave ! Pour ma part, j'étais d'accord avec vous quand vous avez rappelé que, la ville, c'était des pierres et des hommes. À partir de là, nous n'avons plus été d'accord sur rien. Vous avez développé une vision qui, quoique intelligente, me paraît ancienne, ou old , comme on dirait dans mon milieu. Vous théorisez encore que les gens ont besoin de protection ; moi, je pense l'inverse.

Jean-Yves Chapuis, urbaniste

Vous vous trompez complètement. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes d'accord avec la phrase de Saint Augustin et parler de la ville durable. Il dit exactement le contraire.

Jean-Baptiste Roger, fondateur de La Fonderie, agence publique numérique d'Île-de-France

La ville durable, telle que je l'imagine, est une ville de potentialités, de connexions, de possibles. Elle permet à des citoyens engagés, tels les membres d'Enlarge Your Paris, de faire des choses, de mettre des données à la disposition des citoyens. Il faut dire aux gens que c'est possible, et non que c'est obligatoire, qu'ils ne sont pas en danger, qu'ils n'ont pas besoin d'être accompagnés et infantilisés. Qu'est-ce que sa ville, aujourd'hui, pour un Parisien de vingt-cinq ou trente ans ? C'est une ville de contraintes, c'est une ville qui est chère, c'est une ville qui n'est pas facile, c'est une ville qui est polluée et c'est une ville où, parfois, on s'ennuie ! C'est insensé, au vu de la densité de potentialités. On s'ennuie parce qu'on manque de possibles : on pourrait, mais on ne peut pas toujours.

Voilà pourquoi, à mes yeux, la smart city n'est pas une ville de protection, d'injonction, d'infantilisation ; c'est une ville de libération. Dans le monde du numérique - Axelle Lemaire le sait bien -, on a toujours un petit côté libertaire. Nous avons envie de tout changer, d'améliorer, mais nous voulons aussi qu'on nous laisse un peu faire, en marge. Cette vision moderne, geek , de la smart city exprime des idéaux libertaires : on veut faciliter le travail des innovateurs de terrain et, pour cela, on « openifie », on fluidifie. Et on finit par en tirer des conséquences pratiques sur les vraies et les fausses bonnes idées. Un devoir d'expérimentation, en définitive.

Je veux donner un dernier exemple. Au sortir de ce colloque, je retournerai sur un chantier auquel nous travaillons en ce moment, dans le XII e arrondissement de Paris. Il s'agit d'une tiny house , d'une petite maison open source sur roues, que nous envisageons comme un « tiers-lieu ». L'inauguration aura lieu mardi prochain. Depuis deux jours que je suis sur le chantier, je vois passer des gens et j'entends leurs commentaires. Ancien étudiant en sociologie politique, je laisse traîner l'oreille pour essayer de comprendre ce qu'ils pensent de ce que nous faisons. Il faut un incroyable optimisme pour trouver que le système fonctionne bien. Aujourd'hui, on entend beaucoup de critiques : ça ne ressemble à rien, c'est laid, c'est en métal alors que ce devrait être en bois, c'est tout petit, etc. Pour d'autres, c'est intéressant, ça ouvre des possibilités : on pourrait aller soigner les migrants du XIX e arrondissement, donner l'une de ces roulottes à un grand enfant en soif d'autonomie... Bref, la vision « à moitié vide » est la plus fréquente, et ce pessimisme collectif est aussi la conséquence de cette infantilisation qui fait considérer les citoyens comme des incapables majeurs, maladroits, incapables de se fabriquer par eux-mêmes.

On pourrait donc continuer de protéger, de sécuriser ; je pourrais expliquer aux gens qu'ils n'ont rien à craindre de l'innovation et de leur propre avenir. Pour ma part, je préfère continuer à proposer des ouvertures, des potentialités, des rêves : je veux tuer l'ennui ! On ne théorise pas assez l'ennui, aujourd'hui, à mes yeux. Bien sûr, ce n'est pas le même ennui que dénonçait Pierre Viansson-Ponté en 1968, mais il n'en est pas moins réel, bien que multiforme. Si l'on devait inventer la smart city , il devrait s'agir d'une ville fluide, ouverte et maligne, qui facilite, même les plus petites choses, permettant, dès lors, à chacun de tuer l'ennui et de se fabriquer lui-même son rapport à la ville et à autrui.

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

C'est une tâche difficile que de tuer l'ennui...

Je donne la parole à Mme la ministre pour conclure ce débat.

Axelle Lemaire, secrétaire d'État chargée du numérique et de l'innovation

J'ai beaucoup aimé cette table ronde. J'ai eu le sentiment, cette après-midi, de me trouver au milieu de deux mondes. Il y a, pour caricaturer, comme une frontière entre le monde du réel et celui de l'immatériel, et entre les défenseurs de chacun de ces univers. (M. Jean-Yves Chapuis proteste.) Ce n'est qu'une impression, monsieur Chapuis !

Ce débat illustre parfaitement, à mes yeux, ce qu'est la transition numérique. On bascule d'un système qui incluait des hommes et des pierres à un autres qui inclut, désormais, la data , les données, donc des flux d'informations qui mettent les hommes et les pierres en réseau. Ma position centrale à cette table illustre aussi, a posteriori , le rôle que je me suis moi-même attribué dans mes fonctions ministérielles : faire la transition entre générations, entre localisme et monde internationalisé et globalisé. Quel rôle le numérique peut-il jouer ? A priori , c'est un outil très global, qui transcende les frontières ; mais il peut aussi, en réalité, servir des circuits très locaux. C'est aussi, potentiellement, un lien entre différentes cultures, par exemple entre la culture traditionnelle du monde politique et la culture geek , spontanément ouverte vers certaines formes d'innovation.

Je veux illustrer cette dichotomie par une anecdote véridique. Nous avons tenu une Rim, une réunion interministérielle, sur le sujet de Pokémon Go. Il était très intéressant d'entendre les positions exprimées par les représentants de chaque ministère. Sans surprise, le ministère de l'intérieur a expliqué que Pokémon Go pouvait, potentiellement, faire peser une menace sur l'ordre public, par la distraction de conducteurs et de passants, ou encore par des invasions subites d'espaces publics, de parcs, voire de propriétés privées. Sans surprise, le ministère de la défense a mis en garde : on voit des populations non identifiées se rapprocher de zones militaires ; faut-il réglementer ? Sans surprise, le ministère de l'éducation nationale a mis en garde : on ne sait pas ce que font les enfants dans la cour de récréation, les directeurs d'établissements ne maîtrisent plus rien depuis que le numérique est entré dans l'école. Sans surprise, mon ministère, qui passe d'ordinaire pour un rassemblement d'irresponsables illuminés, a expliqué l'intérêt de la chose : on mélange le réel et le virtuel, on entre dans une nouvelle dimension, le ludique permet d'apprendre, c'est de l'intelligence collective, etc. Personne, je le crains, ne l'a compris lors de cette réunion.

La surprise est venue du ministère de la santé : on aime Pokémon Go, car ça fait marcher ! C'est un bon exemple, selon moi, de ce que la réalité virtuelle peut avoir comme effets dans la réalité concrète, pour la communication et le lien humain. Un ami me racontait récemment avoir réussi, depuis l'été dernier, à construire un lien avec son fils en allant, ensemble, chasser des Pokémons : ils redécouvraient la ville et la communication entre eux grâce à ce petit outil virtuel.

Monsieur Marzloff, vous avez souligné un sujet très important. Quelle est la place, demandiez-vous, de la gouvernance dans ce nouveau monde, et quel est le rôle des élus ? Comment les responsables politiques peuvent-ils affirmer des choix démocratiques dans un monde qui serait gouverné par des réseaux et par des données ? Nous avons tenté, au travers de la loi pour une République numérique, d'apporter des réponses à ces questions ; deux d'entre elles m'intéressent particulièrement.

La première réponse repose sur la notion de transparence. Ce n'est pas juste un concept à la mode, développé en réaction à la défiance envers le politique, pour montrer comment les décisions sont prises. En réalité, la transparence va plus loin : c'est un outil qui permet plus de concurrence. Dans un monde dans lequel les données prennent tellement d'importance, si certaines structures ont un monopole sur ces données, c'est à l'évidence problématique, non seulement économiquement, mais aussi par rapport aux individus dont émanent ces données.

L'une des solutions à cette problématique est la transparence des algorithmes, notion qui a été introduite dans la loi pour une République numérique. Cela passe par la communicabilité des codes sources. Les décisions prises sur la base de données collectées ne le sont pas par hasard. Prenons l'exemple des admissions post-bac, régies par l'algorithme APB. Quand on le communique au public, on révèle la vérité sur les critères choisis par l'administration pour effectuer des choix. Une telle transparence est très importante, en particulier pour qui concerne la confiance dans la gouvernance de la ville.

La deuxième piste de solutions concerne la portabilité des données, un principe que nous connaissons depuis plusieurs années pour les numéros de téléphone. Nous vivons dans un monde où un individu crée des données. Celles-ci ne sont pas seulement personnelles, au sens de la loi Informatique et libertés, comme le nom, l'adresse ou la date de naissance. Elles sont aussi d'usage. Et ce sont ces dernières qui finalement créent de la valeur et qui doivent pouvoir circuler, tout en revenant aux personnes qui en sont à l'origine.

Je vous donne un exemple simple, qui constitue une application très concrète du principe de portabilité. Cet été, j'ai pris le parti de m'affranchir, enfin, d'un géant de l'internet pour recouvrer mon indépendance ; j'ai ouvert une nouvelle adresse internet, dont j'ai choisi le nom, et j'ai décidé d'héberger toutes les données circulant à partir de cette adresse chez une entreprise de mon choix. J'ai ainsi demandé à récupérer tout le contenu de la messagerie électronique que j'utilisais depuis dix ans, considérant que tout cela m'appartenait.

Dans le monde des données, le principe de portabilité est essentiel. En matière de gouvernance, il faut que les élus, qui représentent le peuple et sont démocratiquement choisis, aient accès aux données qui circulent en permanence ; c'est essentiel pour leur permettre de conserver leur légitimité. Or il existe des comportements prédateurs ou de captation chez certaines entreprises, qui peuvent faire planer une menace sur les choix politiques et démocratiques. Il doit donc y avoir un accès aux données publiques, entendues a minima , c'est-à-dire celles qui sont produites par les administrations et qui concernent tout le monde.

Toutefois, il doit aussi exister un accès à certaines catégories de données, nommées désormais par la loi « d'intérêt général », qui peuvent apporter une valeur, que ce soit sur le plan économique, social ou environnemental. Le rôle des pouvoirs publics est d'encourager l'ouverture de ce type de données. Par exemple, le jour où Uber acceptera de partager ses données concernant la mobilité des citoyens, nous saurons gérer les flux et mieux organiser la réponse publique ; dans ce cas, sous réserve d'autres problèmes sociaux ou de formation, les taxis ne manifesteront plus.

À ce stade, les données d'intérêt général sont celles qui sont collectées par les entreprises exerçant une mission de service public, participant à une délégation ou à une concession de service public ou recevant des subventions publiques.

Aujourd'hui, un concessionnaire d'autoroute utilise des technologies extrêmement poussées pour améliorer la gestion des flux de circulation : type de véhicule, heure de passage, condition climatique... Il était anormal que la puissance publique, qui rémunère le concessionnaire non seulement pour construire, mais aussi pour entretenir le réseau, n'ait pas accès aux données liées à l'exploitation de ce contrat. La loi le permet désormais.

L'accès aux données constitue donc bien un enjeu, en particulier dans la gestion des villes, qui touche quasiment à notre souveraineté, et les élus doivent se saisir de ces questions. Sur ce dernier point, je rejoins l'analyse de M. Chapuis. Une nouvelle gouvernance pourra ainsi être mise en place par la capacité à gérer des données, désormais produites en immenses quantités, de la manière la plus intelligente possible, intelligente au sens de l'anglais smart ...

Échanges avec la salle

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Je souhaite d'ores et déjà remercier tous les intervenants. Y a-t-il des questions ?

Claude Foulon, Agri Agro Environnement

Plutôt que poser une question, je souhaite faire passer un message. J'ai assisté mercredi dernier à un colloque sur le Grand Paris, au cours duquel ont notamment été évoqués les réseaux sociaux, les transports ou les questions sociales, mais où l'environnement et les espaces verts avaient été oubliés. Le même jour, je suis allé à une autre réunion, organisée par l'Académie d'agriculture de France : ces questions-là y ont été abordées. Mieux vaudrait que le Gouvernement réunisse ses compétences et soit moins dispersé...

Dominique Chauvin, prospectiviste

On ne peut qu'être d'accord avec tout ce qui a été dit sur le numérique, mais, en tant que prospectiviste, je reste un peu sur ma faim. Le potentiel du numérique me paraît beaucoup plus important que les notions qui ont été évoquées, par exemple le monitoring . C'est en effet un moyen pour synchroniser. Je citerai deux exemples.

Tout d'abord, celui du réseau électrique, qui peut être vu comme un système de flux de matières ou d'informations, mais qui doit aussi être considéré à l'échelle européenne, puisqu'il synchronise 500 millions d'habitants à 50 hertz. Cela représente une puissance considérable.

Ensuite, celui de la lumière. Il y a, d'un côté, la lumière blanche, qui est stochastique : tout vibre sans cohérence, d'où son nom de lumière « incohérente ». Il y a, de l'autre, la lumière laser, découverte dans les années soixante et qui se différencie par le fait que tous les atomes vibrent au même moment, ce qui crée, là aussi, une puissance phénoménale.

Finalement, le numérique n'est-il pas un moyen de synchroniser, dès lors que nous trouverons l'outil pour le faire ? Actuellement, la synchronisation est de l'ordre de 10 -7 secondes.

Jean-Pierre Sueur , rapporteur

Je réponds tout simplement « oui » ! Depuis Hegel, nous savons bien que la distinction entre le réel et le virtuel n'a pas de sens. Le virtuel fait évidemment partie du réel ! Mais cette question relève d'un autre colloque...

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