DEUXIÈME PARTIE -

TROIS SECTEURS D'AVENIR POUR L'ÉCONOMIE RUSSE

I. L'AGRICULTURE RUSSE

A. UN SECTEUR EN PLEINE ÉVOLUTION

1. Un potentiel agricole considérable et encore sous-exploité

Le secteur agricole russe offre un potentiel considérable, non seulement de par l'espace dont il dispose, mais également en raison de l'importance de sa marge de progression en terme de productivité.

L'agriculture russe occupe 220 millions d'hectares , ce qui correspond à une très faible partie du territoire national. Cet espace se limite pour l'instant aux zones fertiles composées de tchernozem (terres noires), qui forment une large bande s'étendant de l'Ukraine au nord du Caucase et jusqu'au bassin de la Volga.

Il resterait, en outre, 15 millions d'hectares en jachère , 8 millions d'hectares gelés dans une « réserve stratégique » et près de 10 millions d'hectares en réserve dans les anciennes structures collectives.

Il convient de souligner l'étendue de cet espace agricole . Rappelons, à titre de comparaison, que la surface agricole utile représente, en France, 30 millions d'hectares.

En outre, l'agriculture russe devrait enregistrer d'importants gains de productivité dans les prochaines années, si des améliorations techniques lui sont apportées. La production agricole russe reste, en effet, largement extensive , la médiocrité des rendements s'expliquant par la rigueur des conditions climatiques et l'insuffisance des ressources en eau, auxquelles s'ajoutent la vétusté des équipements et la faible utilisation de fertilisants. Ainsi, les rendements céréaliers ne sont que de 15 à 20 quintaux par hectare, alors qu'ils pourraient facilement atteindre 50 quintaux à l'hectare. On estime, de fait, que le potentiel céréalier russe est supérieur à 120 millions de tonnes, voire à 150 millions de tonnes, alors que la récolte 2002 n'a représenté que 86,5 millions de tonnes.

Enfin, si l'agriculture russe reste exposée à une forte variabilité des récoltes , en raison des variations de la pluviométrie et de la brutalité des coups de chaleur inhérente au climat continental, ces inconvénients pourraient être aisément corrigés par des investissements adaptés, notamment en matière d'irrigation.

2. Des structures agricoles marquées par l'héritage du collectivisme

La structure foncière agricole a toujours reposé en Russie sur de vastes exploitations imposant une organisation collective du travail . Ainsi, les sovkhozes (fermes d'Etat) ont succédé, à l'époque soviétique, aux fermes impériales appartenant au tsar ou à la haute aristocratie et dont la gestion était centralisée. De même, les kolkhozes (coopératives agricoles) continuaient la tradition des « mirs », communautés paysannes sous le régime tsariste.

Malgré plusieurs tentatives pour encourager la création de petites exploitations, d'abord lors de l'abolition du servage (réforme Stolypine de 1866), puis à travers la « Nouvelle Politique Economique » (NEP), l'agriculture russe a toujours été structurée en grands domaines.

De ce point de vue, la disparition du régime soviétique et la privatisation des structures collectives n'en ont pas fondamentalement bouleversé l'architecture. Les fermes d'Etat ont été transformées en fermes coopératives, dont le capital -hors foncier-, a été réparti entre leurs employés, une majorité de parts étant toutefois attribuée aux dirigeants. Ceux-ci sont, dans la plupart des cas, restés en place. Seul a changé le statut juridique de ces structures qui sont au nombre de 26.000 et dont la taille moyenne est comprise entre 8.000 à 10.000 hectares.

On observe, en outre, à partir de ces structures, un mouvement d'intégration verticale lié à l'implication récente de grands groupes financiers et industriels détenus par les oligarques dans un souci de diversification de leurs activités. Ces groupes qui possèdent des entreprises de transformation et de distribution cherchent ainsi à contrôler la production de matières premières agricoles. Une vingtaine de agro-holdings regroupe ainsi plusieurs anciennes fermes collectives dans des ensembles agricoles pouvant dépasser 100.000 hectares. Ces nouvelles formes de sociétés agricoles n'ont toutefois pas encore fait la preuve de leur efficacité, leurs dirigeants n'ayant pas reçu une formation adaptée à leur gestion. Plusieurs d'entre elles ont, en outre, été éprouvées par l'effondrement du cours des céréales lors de la campagne 2001-2002.

La privatisation des anciennes structures collectives a toutefois permis l'émergence, au début des années 1990, d'exploitations individuelles et familiales . Mais elles sont restées peu nombreuses ( 130.000 ) et leur rôle dans la production nationale ne progresse pas en raison de la réticence du milieu agricole. Souffrant, en outre, de l'attribution de mauvaises terres, de l'insuffisance des équipements et d'une grande difficulté à accéder à des financements, elles n'assurent pas plus de 3 % du revenu agricole national.

En revanche, il convient d'insister sur l'importance prise depuis dix ans par la culture des lopins de terre individuels . Attribués à l'origine sous le régime soviétique aux kolkhoziens et aux sovkhoziens en vue d'encourager l'autoconsommation et l'approvisionnement des marchés locaux, ces jardins, dont la taille moyenne est comprise entre une dizaine d'ares et un demi hectare, concerneraient 30 millions d'habitants . Leur rôle économique est considérable, puisqu'ils assurent, en 2000, plus de la moitié (54 %) de la production agricole russe en valeur , contre seulement 25 % en 1990, en fournissant l'essentiel des produits de grande consommation comme les pommes de terre, les fruits et légumes, le lait et les oeufs.

L'exploitation de ces parcelles, qui est le signe d'une société n'ayant pas encore accompli sa transition agricole , explique, en partie, la faible productivité des anciennes structures collectives, les ruraux choisissant de rester dans ces dernières parce qu'elles leur offrent encore un certain nombre d'avantages sociaux (écoles, soins médicaux...), ainsi que l'accès à certains équipements et matériels collectifs, tout en consacrant le maximum de leur temps à leur production domestique.

Ainsi, la Russie ne semble pas se rapprocher du modèle agricole européen , fondé sur des exploitations agricoles moyennes, familiales et indépendantes. Si elle s'accommode, pour l'instant, de la coexistence de grands domaines extensifs et d'une production domestique sur des lopins de terres individuels, elle pourrait évoluer vers un modèle latifundiaire pour peu que des investisseurs, notamment issus de l'aval, entreprennent de restructurer les grandes exploitations héritées du collectivisme.

3. Une politique agricole qui a fait le choix du libéralisme sur le marché intérieur, sans renoncer au protectionnisme

Sous l'ère soviétique, les échanges de produits agricoles étaient régis par l'Etat qui procédait à des acquisitions de denrées en vue de les revendre à des prix inférieurs aux prix du marché. Ce système d'achats publics a disparu au cours des années 1990 (même s'il subsiste, de manière ponctuelle, sur le marché céréalier), au profit d'un commerce libre des produits agricoles.

Parallèlement, les crédits fédéraux consacrés à l'attribution de soutiens indifférenciés à la production ont été réduits et réorientés, notamment en faveur du financement du crédit agricole .

Selon des informations recueillies auprès de la Mission économique à Moscou, le budget agricole russe reste de taille modeste. Au niveau fédéral , il s'établissait à 31,3 milliards de roubles en 2003, soit environ 921 millions d'euros . Rappelons, à titre de comparaison, qu'en France, le seul budget du ministère de l'agriculture, hors aides reçues de l'Union européenne, représente plus de 5 milliards d'euros et l'ensemble des soutiens publics à l'agriculture plus de 28 milliards d'euros.

Plus de la moitié des crédits russes à l'agriculture (16,5 milliards de roubles) est consacrée au soutien de la production, mais principalement sous des formes indirectes : aide à la fertilisation des sols, amélioration foncière, soutien de l'amélioration génétique, prêts bonifiés. Des aides directes sont toutefois prévues dans le domaine de l'élevage (2 milliards de roubles) et au titre de la mise en place des cultures (1,3 milliard de roubles).

Ainsi, l'ensemble des mesures de soutien à la production représente en moyenne 2,2 euros par hectare et par an , ce qui est peu.

Le budget agricole fédéral finance, par ailleurs, outre la réforme foncière, un programme de développement rural et un programme de capitalisation des banques agricoles.

Le choix d'une politique libérale dans le domaine agricole s'accompagne, toutefois, du développement d'un protectionnisme , illustré par l'apparition, depuis 1995, de droits de douane. A cet égard, la Russie tient un discours véhément à l'encontre de la politique agricole commune (PAC) qu'elle accuse de subventionner des produits agricoles non compétitifs.

M. Sergueï Dankvert, vice-ministre de la Fédération de Russie en charge de l'agriculture, a ainsi déclaré aux membres de la délégation que les produits subventionnés par la PAC ne pouvaient être acceptés sur le marché russe et a justifié l'existence des taxes par le souci de protéger le développement des productions russes.

Les thèmes associés à ce dossier

Page mise à jour le

Partager cette page