I - LES JEUNES DE DEMAIN, REVALORISER L'APPRENTI DANS LA SOCIÉTÉ

Table ronde animée par Mme Myriam LEVAIN, journaliste

Ont participé à cette table ronde :

Mme Florence POIVEY, présidente de la commission sur la formation du MEDEF
M. Jean-Marc HUART, sous-directeur des politiques de formation et du contrôle à la Délégation générale de l'emploi et de la formation professionnelle
M. Jean-Claude BELLANGER, secrétaire général des Compagnons du devoir
M. Johannes KOPF, directeur de l'« Artbeitsmarktservice », Agence fédérale pour l'emploi autrichienne
M. Michel LANDERTSHAMMER, directeur de l'Institut de formation professionnelle de la Chambre économique fédérale de l'Autriche

Mme Myriam LEVAIN . - Pour cette première table ronde, nous accueillons Monsieur Michel Landertshammer. Vous êtes directeur de l'Institut de formation professionnelle de la Chambre économique fédérale autrichienne et avez cofondé en 1994 l'Ecole supérieure spécialisée en sciences économiques de Vienne.

Monsieur Johannes Kopf, vous êtes directeur de l'« Arbeitsmarktservice » (l'Agence fédérale pour l'emploi autrichienne) et avez auparavant travaillé au sein du cabinet du Ministre de l'Économie et du travail, en tant qu'expert du marché du travail.

Madame Florence Poivey, vous êtes la présidente de la commission formation et insertion au sein du pôle social du MEDEF. Vous connaissez très bien le sujet de l'apprentissage, puisque vous avez également été chargée des négociations sur la formation professionnelle au MEDEF.

Monsieur Jean-Marc Huart, vous êtes sous-directeur des politiques de formation et du contrôle à la Délégation générale de l'emploi et de la formation professionnelle. Avant de prendre vos fonctions au Ministère du Travail, vous avez longtemps travaillé au Ministère de l'Éducation nationale et notamment participé à la mission « Promouvoir et développer l'alternance », conduite en 2009 par Monsieur Henri Proglio, alors PDG de Veolia Environnement.

Enfin, Monsieur Jean-Claude Bellanger, vous êtes secrétaire général des Compagnons du devoir, première structure de compagnonnage qui forme chaque année 10 000 jeunes dans 27 corps de métiers différents. L'apprentissage est au coeur de cette association créée en 1941 et reconnue d'utilité publique.

L'année prochaine, le Gouvernement français va lancer un plan de relance de l'apprentissage, avec pour objectif d'atteindre les 500 000 apprentis d'ici à 2017. En Autriche, près de 121 000 apprentis sont formés chaque année. Le pays est souvent cité en exemple, puisque 40 % des jeunes autrichiens d'une même année optent pour l'apprentissage dès l'âge de 15 ans.

Pour initier les débats de la matinée, je m'adresserai à Madame Florence Poivey. D'après vous, comment redonner ses lettres de noblesse à l'apprentissage en France ? Quel rôle peuvent jouer l'État et les collectivités locales dans la revalorisation de l'apprentissage ?

Mme Florence POIVEY . - Bonjour à toutes et à tous. Je tiens à vous remercier d'avoir organisé cette rencontre. L'apprentissage est un sujet sociétal majeur ; c'est aussi un sujet essentiel pour nos entreprises. Je pense que nous aurons l'occasion de vous faire partager nos extraordinaires inquiétudes en la matière.

L'enfant suisse que je suis, née en Suisse et qui a grandi en Suisse, ne sait pas si elle est plus autrichienne ou plus française. Lorsque j'écoutais le ministre autrichien, je rêvais qu'il soit le mien. En tant qu'organisation patronale, nous appelons avec force un véritable sursaut, une rupture structurante en matière d'apprentissage. Par l'apprentissage, nos entreprises recrutent des salariés mieux formés. Elles ont besoin d'un personnel hautement qualifié. En France aussi, nous devons être en mesure d'affirmer que l'apprentissage nous permet de recruter de meilleurs collaborateurs. Cela ne signifie pas que les filières traditionnelles ne sont pas de bonne qualité, mais que l'apprentissage favorise la proximité avec les entreprises. De plus, les apprentis représentent un vivier de collaborateurs futurs. Dans le Massif central, je n'aurais jamais pu assurer la croissance de mon entreprise sans un « quota » important d'apprentis. Dans d'autres entreprises plus anciennes que la mienne, l'apprentissage est aussi un vivier de remplacement, lorsque la pyramide des âges l'oblige. Troisièmement, lorsqu'on a travaillé en apprenant ou appris en travaillant, l'on a soif d'apprendre tout au long de sa carrière. Nous avons besoin de collaborateurs capables de se remettre en question en permanence. Je suis moi-même une autodidacte. La formation continue fait donc partie de mon quotidien personnel. Je n'ai pas d'autre choix que d'apprendre tous les jours. L'apprentissage le permet, mais comment y parvenir dans notre pays ?

Je souhaiterais tout d'abord évoquer deux contradictions par rapport à l'intervention de Monsieur Xavier Bertrand. Les situations évoquées démontrent bien que notre pays est encore dépourvu d'une véritable ambition au sujet de l'apprentissage. En premier lieu, Monsieur Xavier Bertrand a affirmé que l'apprentissage ne devait rien coûter à l'entreprise. Or, l'entrepreneur que je suis considère que l'apprentissage doit précisément coûter à l'entreprise. Pour le MEDEF, le fait que notre système fonctionne un peu mieux lorsque des subventions lui sont délivrées, est précisément la manifestation d'un dysfonctionnement. À nos yeux, il s'agit d'une déviance du système. Deuxièmement, Monsieur Xavier Bertrand a souligné qu'il ne fallait pas oublier les plus démunis. C'est une évidence, mais le système ne doit pas être construit pour eux. Le système 80 %/20 % vise à construire un système d'excellence pour 80 % de nos jeunes. Si ce système est bon, il embarquera naturellement les 20 % restants. En revanche, il ne faudrait pas construire un système pour 20 % des jeunes en souhaitant qu'il embarque dans l'excellence 80 % des jeunes. Au contraire, nous devons avoir l'audace de construire un système qui s'adresse à tous les jeunes.

Dans mon canton de Lausanne est prévue une aide spécifique de 1 700 francs suisses au bénéfice des jeunes décrocheurs (soit environ 900 euros). Bien que le montant de cette aide soit relativement élevé, les demandes n'ont pas été si nombreuses. En effet, l'apprentissage est une voie tellement royale (75 % des jeunes Suisses commencent leur carrière professionnelle par l'apprentissage), que les jeunes sont fiers d'accéder à ce dispositif. Ils préfèrent infiniment être amenés vers la voie qu'ils savent être celle de la dignité et de la profession.

Monsieur le Ministre Hundstorfer a souligné un élément qui me paraît extrêmement important : le système autrichien est piloté, construit, voulu et assumé. Il relève de la responsabilité des partenaires sociaux, c'est-à-dire des acteurs de l'entreprise. Il faut absolument que nous parvenions à changer notre système. Ce n'est pas une revendication. Nous sommes prêts à perdre le bénéfice des aides - à condition que nous soyons appelés à co-écrire le contenu des formations, c'est-à-dire à co-décider de la carte des formations. Amis autrichiens, sachez que dans notre pays, la région peut refuser à une entreprise ou une organisation professionnelle la possibilité d'ouvrir un centre de formation, si elle craint que cette nouvelle structure fasse de l'ombre à ses propres institutions !

Mme Myriam LEVAIN. - Cette intervention est une très bonne occasion de donner la parole à nos amis autrichiens. Monsieur Landertshammer, quelles sont les raisons du succès de l'apprentissage en Autriche ? Cette réussite n'est-elle pas liée au fait que l'apprentissage repose avant tout sur les entreprises, plus que sur les collectivités locales ?

M. Michael LANDERTSHAMMER. - Tout d'abord, je vous remercie de m'avoir invité à participer à ce colloque sur un sujet aussi important et passionnant.

L'Autriche a la chance de disposer de ce système de formation en entreprise et d'apprentissage depuis des décennies. Un système ancré dans les traditions ne peut être transposé tel quel dans un autre pays. Au cours des dernières années, nous nous sommes attachés à analyser les raisons du succès de ce mode d'apprentissage. Lorsqu'on examine le taux de chômage des jeunes, force est de constater que l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse tirent mieux leur épingle du jeu. En effet, les entrepreneurs sont non seulement prêts à participer, mais veulent participer et former eux-mêmes les jeunes dont ils auront besoin demain. Les entrepreneurs autrichiens ne considèrent pas la formation professionnelle comme un coût, mais comme un investissement, car elle garantit le succès de l'entreprise. Dès lors que les entreprises décident elles-mêmes du nombre d'apprentis qu'elles vont accueillir, un mécanisme de marché se met en oeuvre. Nous ne formons pas de jeunes sans un réel besoin du marché de l'emploi. Ainsi, la plupart des jeunes formés en apprentissage pourront être recrutés par l'entreprise qui les a formés. Le taux de rétention de ces jeunes dans l'entreprise est donc très élevé.

Par ailleurs, les entreprises autrichiennes apprécient peu que l'autorité de l'État se mêle de la formation d'apprentissage. C'est pourquoi des structures de gouvernance confèrent un rôle important aux partenaires sociaux. Les représentants des organisations patronales et des organisations syndicales déterminent les profils professionnels et les adaptent constamment aux besoins. Le processus serait beaucoup plus long s'il était confié aux ministères et non aux personnes directement concernées. De plus, les partenaires sociaux sont organisés de manière autonome. Tous les aspects administratifs sont entre les mains des chambres de salariés et de la chambre économique. Par exemple, les membres de la chambre économique sont responsables de la sélection des apprentis et délivrent les diplômes d'apprentissage. Grâce à ce suivi, la formation professionnelle est de bon niveau.

80 % de la formation est réalisée en entreprise et 20 % dans des écoles professionnelles organisées par l'État. Comme le démontrent plusieurs études, plus la part de la formation en entreprise est importante, plus le succès de l'apprentissage est grand, permettant ainsi de réduire le taux de chômage. Par ailleurs, la formation en entreprise et la formation en école professionnelle sont très reconnues dans notre pays. Elles font partie du cursus de formation classique. Lorsqu'un étudiant termine sa formation professionnelle et passe son examen, il obtient un certificat reconnu par l'État, qui lui permet de poursuivre son cursus et par exemple, de passer le baccalauréat professionnel qui lui donnera accès à tout autre cursus. C'est l'une des raisons de la réussite de l'apprentissage en Autriche.

Cependant, je souhaiterais formuler une remarque critique. Les parents, qui en règle générale contribuent à la décision sur l'orientation professionnelle de leur enfant, ont plutôt une image négative de l'apprentissage. Actuellement, nous notons une rivalité entre les entreprises d'une part, et le système scolaire classique d'autre part. Il n'en demeure pas moins que 40 % des jeunes Autrichiens s'orientent vers l'apprentissage. Nous veillons scrupuleusement à préserver la perméabilité des cursus d'apprentissage par rapport aux cursus classiques.

Je vous remercie.

Mme Myriam LEVAIN. - Monsieur Huart, dans quelle mesure l'État et les entreprises ont-ils un rôle à jouer en France, en matière d'apprentissage ?

M. Jean-Marc HUART. - Je vous remercie de votre invitation et tiens à saluer l'initiative de ce colloque. L'apprentissage est un élément extrêmement important de notre politique de formation professionnelle et de notre politique d'emploi. Le Gouvernement et le Président de la République se sont d'ailleurs exprimés à plusieurs reprises à ce sujet. Une grande journée de mobilisation a été organisée le 19 septembre 2014 de manière à fédérer l'ensemble des acteurs.

En France, l'apprentissage constitue l'une des deux voies d'accès au diplôme professionnel, la première étant la voie scolaire. 700 000 jeunes préparent un diplôme professionnel jusqu'au baccalauréat professionnel. Cette formation professionnelle a pour particularité de se réaliser pour partie en alternance. Dans le cadre d'un baccalauréat professionnel préparé en trois années, les jeunes passent 24 semaines de stage en entreprise. À la différence de l'apprentissage, le jeune ne signe pas de contrat de travail. En outre, le niveau d'alternance, c'est-à-dire le temps passé en entreprise, est plus faible.

L'apprentissage concerne 420 000 jeunes en France, dont 320 000 qui préparent des diplômes de type CAP 1 ( * ) /BEP 2 ( * ) /Baccalauréat professionnel et 100 000 qui préparent des diplômes de l'enseignement supérieur. Si les chiffres de l'apprentissage ont progressé depuis 2005, nous observons toutefois une diminution pour les niveaux moins qualifiés depuis deux ans. Nous devons collectivement nous donner les moyens de rebondir pour augmenter le nombre d'apprentis.

Bien que nos deux systèmes soient très différents, nous partageons le constat d'un défaut de valorisation de l'apprentissage. Trois types d'acteurs interviennent dans la signature d'un contrat d'apprentissage. Au sens économique, le contrat est le résultat d'une triple coïncidence des besoins : ceux du jeune et de sa famille, ceux du centre de formation et ceux d'une entreprise.

Afin d'illustrer la manière dont nous tentons de relever le défi, je souhaiterais présenter quelques mesures prises en France. Le système de financement de l'apprentissage s'avère très complexe, bien qu'il ait fait l'objet de réformes successives. Nous avons pourtant tenté de faire en sorte que les fonds dédiés à l'apprentissage (et notamment ceux issus de la taxe d'apprentissage) puissent revenir davantage à la formation à l'apprentissage. Cela sous-entend un renforcement du rôle de l'institution responsable de la carte des formations, à savoir la région. Celle-ci a également une responsabilité en termes de développement économique sur le territoire. En outre, nous avons essayé d'établir, à deux reprises, dans l'intérêt des entreprises, des primes permettant de favoriser l'embauche d'un apprenti supplémentaire. Cette prime revêt une dimension symbolique, en ce qu'elle démontre la responsabilité de l'État dans la valorisation de l'apprentissage. Nous avons également tenté de sécuriser le plus possible le parcours du jeune. À ce titre, je citerai deux mesures. La première a consisté à renforcer, parmi les missions des centres de formation des apprentis, la mission d'aide à la recherche d'emploi. D'autre part, nous avons permis, dans le cadre de la loi du 5 mars 2014, la signature d'un contrat à durée indéterminée au bénéfice du jeune apprenti. Toutefois, les modalités du contrat d'apprentissage continuent de s'appliquer durant les deux premières années de ce CDI.

Nous avons par ailleurs essayé de créer des instances de dialogue à l'échelle de la région, baptisés « comités régionaux », afin de permettre aux acteurs d'échanger sur les efforts effectués en matière d'apprentissage.

Mme Myriam LEVAIN. - Je vous remercie. Cette première table étant essentiellement dédiée à l'implication du jeune dans l'apprentissage, je souhaiterais poser la question suivante à Monsieur Bellanger : pourquoi les jeunes ont-ils intérêt à s'orienter vers l'apprentissage ?

M. Jean-Claude BELLANGER. - Je vous remercie de m'avoir invité à participer à ce colloque.

En France, notre première préoccupation porte sur l'orientation. Dès le plus jeune âge, nous essayons d'orienter tous les jeunes vers un cursus relevant de la formation générale. Or, les parcours dits « techniques » devraient bénéficier du même niveau de reconnaissance que les parcours dits « généraux ». En France, le choix de l'apprentissage est principalement un choix par défaut. De nombreux jeunes changent de métier au bout d'un an, par méconnaissance totale du métier choisi. Dès le plus jeune âge, nous devrions donc adopter une approche pragmatique pour sensibiliser la jeunesse à la réalité des métiers. Il est souhaitable que les jeunes aient la possibilité, dès la sixième, de rencontrer le monde de l'entreprise pour découvrir les métiers et, par la suite, choisir le métier qui leur convient.

L'apprentissage est malheureusement souvent méconnu du monde de l'enseignement général. Il n'est pas présenté comme une voie d'excellence, mais comme une deuxième voie ne permettant plus au jeune de progresser. Nous devrions pouvoir présenter un vrai cursus de formation aux jeunes souhaitant se diriger vers l'apprentissage. Aujourd'hui, un grand nombre d'entre eux entrent en apprentissage pour passer un BEP ou un CAP, mais n'ont aucune visibilité sur les parcours d'accès à un BTS ou une licence - d'autant qu'on ne leur a jamais expliqué qu'il leur était possible d'atteindre ce niveau par la voie de l'apprentissage.

Les jeunes accueillis par les Compagnons du devoir s'inscrivent dans un parcours long, qui leur offre une parfaite visibilité sur les échéances futures. La majorité des jeunes sont en capacité de valider une licence au terme de leur parcours. Nous pouvons donc mener les jeunes au même niveau d'enseignement, qu'ils aient choisi la voie de l'apprentissage ou la voie de l'enseignement général.

La loi entrée en vigueur cette année ne nous rassure pas, car le mécanisme actuel exclut un grand nombre de structures non rattachées à des appareils de branche. Nous sommes très inquiets de notre devenir, en tant qu'acteurs de l'apprentissage. Cette voie contribuera sans doute à diminuer le nombre d'apprentis et d'alternants, ce qui est regrettable.

Mme Myriam LEVAIN. - Je souhaiterais que Monsieur Kopf nous fasse part de la vision qu'ont les jeunes Autrichiens de l'apprentissage.

M. Johannes KOPF. - Merci de m'avoir invité. Hier, la chaîne de télévision France 2 a diffusé un long reportage sur le marché du travail en Autriche. Selon moi, deux raisons permettent d'expliquer pourquoi le taux de chômage des jeunes est si faible dans notre pays. Premièrement, après une formation en apprentissage, vous n'êtes pas obligé de rechercher un emploi. La moitié des jeunes formés par l'apprentissage restent dans l'entreprise dans laquelle ils ont effectué leur apprentissage. Deuxièmement, l'économie évolue très rapidement et les exigences formulées à l'égard des salariés se transforment. Il est donc logique qu'une formation en entreprise permette aux salariés de s'adapter plus rapidement à la réalité qu'une formation dans une école classique. Il existe en outre des raisons financières à ce succès.

J'ai l'impression que l'apprentissage souffre d'un problème d'image en France. Ni les parents, ni les entreprises, ni les jeunes ne semblent particulièrement apprécier l'apprentissage. D'une manière générale, les chefs d'entreprises français ne comprennent pas pourquoi ils devraient investir dans l'apprentissage. Ce problème ne pourra être résolu que par la mise en oeuvre d'une série de réformes. L'ancien ministre du Travail a évoqué les normes de sécurité. Il est évident que les jeunes ne peuvent apprendre leur métier s'il leur est interdit d'utiliser les machines. Plus on permet aux jeunes de s'intégrer dans l'entreprise, plus on s'intéresse à eux, plus ils s'intéressent à nous en retour. Tout au long de ma scolarité dans le cursus classique, je n'ai passé qu'une seule après-midi dans une entreprise. Ces conditions ne permettent pas de susciter un intérêt pour une formation pratique.

L'une des clés est de développer l'information sur les carrières professionnelles possibles et d'améliorer l'image de l'apprentissage, en le considérant comme une voie d'excellence. Je vous propose de renforcer la publicité sur les concours EuroSkills et WorldSkills. Il faudrait solliciter quelques entreprises de haute technologie, comme celles aujourd'hui représentées, pour concevoir une formation de très haut niveau, capable de nous battre dans les prochains concours. L'image de l'apprentissage en serait valorisée.

Pour véritablement modifier les comportements et en particulier ceux des entreprises, l'État doit se montrer assez généreux dans un premier temps. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il finance l'apprentissage, même si les entreprises autrichiennes y contribuent déjà pour une grande part.

Mme Myriam LEVAIN . - Vous avez souvent évoqué le déficit d'image de l'apprentissage. Madame Poivey, quelles sont vos propositions pour redorer le blason de l'apprentissage ?

Mme Florence POIVEY. - Notre ministre du Travail actuel, Monsieur François Rebsamen, a compris à quel point il était urgent de changer le cap pour redonner à l'apprentissage un souffle nouveau. Cependant, je me permets de préciser que nous ne constatons pas une simple diminution de l'apprentissage. En deux ans, nous allons perdre 20 % de nos apprentis - plus de 60 000 jeunes.

Comme Jean-Claude Bellanger l'a évoqué, la loi du 5 mars 2014 est importante en ce sens qu'elle a permis de concrétiser la négociation sur la formation professionnelle, qui a abouti à un très bel accord. De façon un peu malicieuse, cette loi s'est vu ajouter un volet relatif à l'apprentissage. Jean-Marc Huart appelle au dialogue sur le volet de l'apprentissage, comme je l'ai fait moi-même durant la négociation sur la réforme de la formation professionnelle. Or, les partenaires sociaux n'ont absolument pas été consultés, que ce soit individuellement ou collectivement. La loi du 5 mars 2014 prive les entreprises de 77 % de leurs fonds libres - c'est-à-dire ceux qu'elles peuvent dédier à leur politique propre de formation. Pour le chef d'entreprise que je suis, le circuit de financement de l'apprentissage paraît assez complexe. Alors que le monde nous oblige à évoluer en permanence, une partie des fonds ne peut plus être dédiée à l'investissement. Outre la question de l'image et de l'orientation, nous devons émettre des signaux forts en direction des entreprises.

En matière d'orientation, il importe d'adopter une attitude pragmatique. Aujourd'hui, les jeunes choisissent leur cursus sur Internet. Certaines académies n'inscrivent pas les voies d'apprentissage. Il importe que le ministère de l'Éducation nationale adresse un message aux recteurs pour s'assurer que toutes les filières de l'apprentissage soient inscrites sur Internet. Dans d'autres académies, les filières de l'apprentissage sont bien inscrites, mais figurent en dehors du système scolaire. Imaginez à quel point il est rassurant pour un jeune - et pour sa famille - de s'inscrire sur une filière hors système scolaire.

Il est donc possible de prendre de mesures simples. Madame la Ministre Najat Vallaud-Belkacem, qui nous donne le sentiment d'être très concernée par cette question, fera sans doute évoluer les choses.

Jean-Claude Bellanger a également évoqué l'importance que nous devions accorder à l'accompagnement du jeune, tant dans la construction de son ambition que de son parcours. Je ne sais pas si l'Autriche dispose d'une agence d'évaluation indépendante. En France, nous avons soulevé cette question lors de la journée de mobilisation du 19 septembre. Il nous paraît important que le jeune soit informé de ses perspectives d'emploi, à chaque étape de son parcours, pour qu'il puisse alimenter son ambition à partir de la réalité. C'est une manière concrète de démontrer que l'apprentissage est une voie d'excellence. Il s'agit simplement d'une autre voie pédagogique, qui mérite d'être tentée.

À l'ambition de 80 % de jeunes Français reçus au bac, je rêverais que l'on puisse opposer la suivante : celle que 80 % de nos jeunes aient été tentés par l'apprentissage, au moins une fois dans leur parcours d'apprenant.

Mme Myriam LEVAIN. - Monsieur Huart, souhaitez-vous réagir à cette intervention ?

M. Jean-Marc HUART. - Nous avons bien organisé au moins deux phases de concertation avec les partenaires sociaux avant la promulgation de la loi du 5 mars 2014. En outre, les fonds libres dont disposent les entreprises ont augmenté ; l'intégration de la CSA 3 ( * ) à la taxe d'apprentissage permet précisément de dégager des fonds supplémentaires.

La question des systèmes d'information et d'orientation a été entendue. L'Éducation nationale essaie d'intégrer davantage la voie de l'apprentissage dans ses systèmes d'orientation. Depuis quelques années, les ministres ont mis en place des parcours individuels d'information et de découverte du monde économique et professionnel (PIIODMEP). Dans ce cadre, la voie de l'apprentissage sera valorisée. Par ailleurs, nous notons une volonté de rapprochement visant à favoriser la mixité des cursus. Pour rendre l'apprentissage attractif, il convient d'établir un lien entre le collège, l'entreprise et le contrat. Je pense que le service public de l'emploi est en mesure de développer un effort de prospection pour favoriser ce lien, qui doit d'ailleurs être initié dans le cadre de la mise en place des services publics régionaux de l'orientation.

Mme Myriam LEVAIN. - Merci. Monsieur Landertshammer, je vous invite à développer l'image de l'apprentissage en Autriche, qui est l'un des facteurs du succès de l'apprentissage dans votre pays. Monsieur Kopf pourrait également ajouter quelques mots à ce sujet.

M. Michael LANDERTSHAMMER. - L'image des formations en apprentissage n'a cessé de s'améliorer, en particulier en raison de la situation économique générale. Les partenaires sociaux font des efforts avec les ministères compétents pour améliorer encore la situation. Dans le cadre de l'enquête OCDE/PISA, nous avons obtenu des résultats assez médiocres. En revanche, nous figurons parmi les meilleurs dans le domaine de l'apprentissage.

Prélever des impôts n'a jamais fonctionné en Autriche. Il importe que les entreprises conservent leur liberté de décider. L'image de l'apprentissage ne peut s'améliorer qu'à la condition que les parents soient informés au préalable des perspectives offertes par les différents métiers. Ces informations sont communiquées par la Chambre économique autrichienne et les partenaires sociaux. À la lecture des résultats d'une analyse de potentiels, de nombreux parents se rendent compte que leur enfant bénéficierait peut-être d'un avenir meilleur s'il réalisait une formation professionnelle en entreprise, à dimension pratique. De nombreux jeunes, bien que talentueux, ne sont pas sollicités comme ils le devraient dans l'école traditionnelle.

Bien que l'apprentissage soit coûteux, il s'avère rentable à la fois pour les entreprises et l'État. En Autriche, le système de formation en alternance est en réalité meilleur marché.

M. Johannes KOPF. - En Autriche, 40 % des jeunes de 15 ans s'orientent vers l'apprentissage, mais cette voie souffre toujours d'un problème d'image. Depuis la fin des années 1980, beaucoup d'efforts ont été entrepris pour la rendre plus attractive. Malgré tout, les élèves qui obtiennent les meilleures notes ont toujours tendance à suivre un cursus classique, jusqu'au bac puis à l'université. Les autres élèves s'orientent vers l'apprentissage. Or, les exigences des entreprises ne cessent de croître. Plusieurs chefs d'entreprise seraient disposés à embaucher des apprentis, mais souhaiteraient qu'ils disposent des connaissances préalables nécessaires. La tendance est au renforcement des qualifications. Il est d'ailleurs souhaitable de combiner la possibilité de suivre une formation en apprentissage et l'obtention d'un baccalauréat, pour conserver une passerelle vers l'enseignement supérieur.

Dans l'Ouest de l'Autriche, l'apprentissage est très bien considéré. Les jeunes ne s'orientent vers les cursus classiques que s'ils ne parviennent pas à trouver une place dans l'apprentissage. Au contraire, dans l'Est de notre pays, les jeunes s'orientent vers l'apprentissage s'ils n'obtiennent pas de bons résultats à l'école. Cet écart entre les deux extrémités du pays est intéressant. La durée de l'apprentissage varie entre deux et quatre ans, offrant aux jeunes une formation de très haut niveau à l'échelle internationale. Nous faisons tout notre possible pour accroître la perméabilité du système. La bonne information sur les métiers est donc essentielle.

Mme Myriam LEVAIN. - Avant de recueillir les questions de la salle, je souhaiterais recueillir les suggestions de Monsieur Bellanger pour améliorer l'image de l'apprentissage.

M. Jean-Claude BELLANGER. - En France, le problème est peut-être lié aux termes « contrat d'apprentissage ». Lors de la Conférence du 19 septembre 2014, le Président de la République a présenté le contrat d'apprentissage comme un « contrat d'insertion ». Envisager le contrat d'apprentissage comme un contrat d'insertion destiné à tous les publics revient à dévaloriser et pénaliser les jeunes qui s'orientent vers cette voie. Nous devons donc être très vigilants à l'égard de la communication. Le fait que bon nombre de familles ne considèrent pas le contrat d'apprentissage à sa juste valeur est principalement lié à nos modes de communication.

Mme Myriam LEVAIN. - Monsieur le Président Trillard souhaite intervenir, je lui cède la parole.

M. André TRILLARD. - Je vous remercie. En Autriche, quels sont les opérateurs de la formation en alternance, en complément de l'entreprise ?

Depuis deux ans en France, des signaux très défavorables ont été envoyés en direction de la formation en alternance. Le premier consiste en la mise en concurrence financière des contrats aidés avec la formation en alternance. Dans la région Pays de la Loire, j'ai par ailleurs relevé des délais anormaux dans le financement des centres de formation, de nature à mettre en péril l'existence même des centres de formation. Monsieur Huart, vous avez donc un travail conséquent à accomplir si vous souhaitez rétablir auprès des députés et des sénateurs l'image de l'administration. Nous pensons qu'un jeu pervers s'exerce à l'intérieur des administrations françaises. Ce jeu pervers consiste à considérer l'Éducation nationale comme la seule voie possible. Par exemple, l'interdiction de l'utilisation des perceuses par les apprentis génère une obstruction au fonctionnement des centres de formation et à la formation elle-même. Cela revient à considérer les centres de formation comme des structures d'insertion, ce qu'ils ne sont pas. Un citoyen qui ne trouve pas d'emploi a de fortes chances de connaître des difficultés d'insertion. Un citoyen qui travaille, qui a un centre d'intérêt dans sa journée, un salaire, sa dignité, a moins de chances de rencontrer des problèmes personnels et sociaux.

M. Jean-Marc HUART. - La question des machines dangereuses est un sujet extrêmement complexe, car le rôle de la réglementation est de protéger le plus possible l'ensemble des parties prenantes. Il s'agit en premier lieu de protéger l'entreprise dans son rôle de production et de formateur, dans son rôle de cosignataire d'une convention d'apprentissage et dans son rôle de responsabilité quant au devenir du jeune. Cette responsabilité est partagée par les pouvoirs publics, créateurs de la réglementation.

La semaine dernière, j'ai assisté à une manifestation dans la Grande bibliothèque, organisée par le réseau CCCA BTP. Un apprenti m'a interpellé au sujet de la réglementation sur les machines dangereuses : « Est-il normal que pendant deux ans, je ne puisse que tenir l'échelle pendant que mon patron est sur le toit ? » L'après-midi même, nous avons reçu un signalement d'un jeune apprenti qui, malgré toutes les précautions prises, a été victime d'un accident grave. La réglementation ne vise pas à entraver le jeune ni le fonctionnement de l'entreprise, mais à leur assurer un niveau de protection. Néanmoins, nous devons sans doute progresser dans ce cadre. Dans le cadre de la manifestation du 19 septembre, nous avons souhaité confier au Comité d'orientations sur les conditions de travail (COCT) des solutions permettant, à conditions de sécurité égales, de protéger efficacement les apprentis sans créer de nouvelles contraintes - et notamment en matière de formation. Une réflexion a donc été engagée.

M. Johannes KOPF. - En Autriche, les écoles professionnelles sont à la fois organisées et financées par l'État, en tant que mission de l'État. S'agissant des normes de sécurité, nous assumons également la responsabilité collective d'empêcher le chômage des jeunes.

M. Michael LANDERTSHAMMER. - En Autriche, le problème des écoles professionnelles est résolu. Dès lors qu'un jeune signe un accord de travail avec une entreprise, il a l'obligation de se former dans une école professionnelle. Les contrats d'apprentissage sont préparés par la Chambre économique autrichienne. Les entreprises reçoivent une aide. En Autriche, un certain nombre de normes ont été édictées, mais l'on fait confiance aux entreprises, en leur laissant une part de responsabilité. Une personne de l'entreprise doit accompagner en permanence le jeune.

Mme Florence POIVEY. - Pour ce sujet qui concerne tant notre jeunesse, je souhaiterais développer deux pistes d'espérance. Premièrement, l'accord que nous avons signé en matière de formation professionnelle oblige l'État, les régions et les partenaires sociaux à travailler très étroitement ensemble. Deuxièmement, Monsieur Vincent Peillon, ancien ministre de l'Éducation nationale, a cherché à faire progresser la philosophie et la mission de l'Éducation nationale, pour que celle-ci n'ait plus simplement vocation à former des citoyens, mais aussi à préparer les jeunes à devenir des collaborateurs. Les universités se sont emparées du sujet. Dans les collèges et lycées, la démarche est en bonne voie.

Mme Myriam LEVAIN. - N'hésitez pas à poser des questions à nos intervenants.

Un participant. - Je représente la CCI de Paris. Je souhaiterais formuler quelques remarques sur notre système. En France, il est possible de tout faire à partir de l'apprentissage : le jeune peut à la fois préparer un diplôme et un titre professionnel. De cet avantage, nous avons fait un handicap, en créant un système de concurrence entre l'Éducation nationale et le monde professionnel. Au lieu de collaborer vers un même objectif, j'ai le sentiment que chacune des filières essaie de faire mieux que l'autre ou de la pénaliser.

En France, les entreprises consacrent une part assez importante de la masse salariale au financement de l'apprentissage et rémunèrent également leurs apprentis. Or, les entreprises qui paient n'ont pas la maîtrise du dispositif. Par exemple, elles ne peuvent choisir ni les formations, ni les lieux de formation, ni les organismes auxquels les confier. Nous avons donc installé un système de précaution et de dérogation qui décourage l'entreprise.

Mme Myriam LEVAIN. - Avant d'ouvrir la seconde table ronde, nous allons céder la parole à Madame l'Ambassadeur.

S. E. Mme Ursula PLASSNIK. - Merci. Je souhaiterais demander aux intervenants si la perspective d'obtenir un salaire satisfaisant est un facteur de succès de l'apprentissage en Autriche.

M. Michael LANDERTSHAMMER. - L'argent joue toujours un rôle important. Un jeune qui s'oriente vers l'apprentissage perçoit immédiatement un revenu et aura plus de chances d'avoir un revenu stable qu'une personne qui a suivi des études. Après avoir passé le baccalauréat, de nombreux jeunes, qui ne souhaitent pas poursuivre leurs études ou n'en ont pas la possibilité, rencontrent de grandes difficultés à trouver un emploi. C'est la raison pour laquelle ils se dirigent ensuite vers l'apprentissage. Nous essayons de créer des passerelles vers l'apprentissage pour ces jeunes qui ont déjà un niveau de qualification générale important. Le chemin sera toutefois long.

Mme Myriam LEVAIN. - Je vous demande d'applaudir et de remercier nos intervenants.


* 1 CAP Certificat d'aptitude professionnelle

* 2 BEP Brevet d'études professionnelles

* 3 CSA Contribution supplémentaire à l'apprentissage

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